Sous les airs coquets d’un fonctionnaire au ministère
de la Guerre bien noté par la hiérarchie
et apprécié de ses collègues pour ses rapports
soignés, Félix Fénéon semble bien loin de l’image du
révolté que la Justice tente de lui coller au procès des
Trente pour avoir manigancé un attentat à la bombe.
Habile à la pique, il brocarde le juge et, malgré la découverte
d’explosifs dans les tiroirs de son bureau, il
parvient à arracher les fous rires et son acquittement.
Si l’on ne peut ignorer sa critique littéraire et artistique
des mieux inspirée et ses contributions à diverses revues,
dont l’En-Dehors de Zo d’Axa, c’est essentiellement
dans le style subtil des Nouvelles en trois lignes,
parues en 1905 et 1906 dans le journal Le Matin, que
resurgissent son ironie et sa révolte. Fénéon y trouve
une solution pour rapporter anonymement et dans
un esprit libertaire sous-jacent les derniers faits divers
des télégrammes de la nuit. Il y dénonce notamment
le désespoir et la misère, le racisme, le colonialisme,
l’autorité et le ridicule des religions et de l’armée : dans
M.-et-L., les maires ne se lassent pas de remettre le
Très-Haut au mur des écoles, ni le préfet de suspendre
ces maires. [1]
Cette expérience, qualifiée d’échec ultime de la littérature
anarchiste par certains philologues contemporains,
[2] se meut aujourd’hui en véritable source
d’inspiration pour l’avant-garde. Christian Colombani,
par exemple, s’est efforcé de réveiller le style Fénéon
dans Le Monde : Au centre de Tachkent, le buste de
Karl Marx a été remplacé par la statue de Tamerlan,
héros national des Ouzbeks, tyran sanguinaire du XIV
siècle. [3]
En 2009, épinglons les Nouvelles impassibles de Jean-
Louis Bailly qui brossent l’actualité d’avril à septembre
2008 : Le crâne plus ras qu’une balle de tennis, le n° 1
thaïlandais, Danai Udomchoke, s’est fait moine dans
l’espoir de progresser au classement de l’ATP.[ 4]
En 2010, Fénéon est de nouveau convoqué par la
nanolittérature, de fi ction cette fois, à savoir essentiellement
la twittérature et la micronouvelle. [5] La
première suggère une histoire ou tire un trait d’esprit
dans la limite des 140 caractères (en 1906, Fénéon, en
disposait de 135) imposée par le site de réseau social.
@Elninodelacapea : « Au marché aux puces, un jeu de véritables
osselets. Le marchand, un ancien fossoyeur ».[6]
La seconde, véritable tsantsa littéraire, aime déstructurer
le monde et ses repères par des jeux de mots et
des eff ets de style avec pour seule exigence que « plus
court, on ne peut pas ! » Ces microfi ctions sulfureuses,
percutantes, deviennent alors, à l’image des Nouvelles
en trois lignes de Fénéon [7], des armes redoutables
pour recaler les dérives de la société.
[V. Bastin]
Notes.
[1] F. FENEON, Nouvelles en trois lignes, éd. Cent pages, coll.
Cosaques, Grenoble, 2009
[2] W. ASHOLT, Entre esthétique anarchiste et esthétique
d’avant-garde : Félix Fénéon et les formes brèves in
Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 99, Paris, 1999
[3] KAIROS, Le très curieux Félix Fénéon ou trois lignes
d’anarchie dans les belles-lettres (http://
www.mediapart.fr/club/edition/les-mains-dans-les-poches/
article/230110/le-tres-curieux-felix-feneon-outrois-
lignes-d)
[4] J.-L. BAILLY, Nouvelles impassibles, éd. de l’Arbre vengeur,
2009, p. 14
[5] Voir notamment les articles « twittérature » et « micronouvelle
» sur Wikipedia
[6] @Elninodelacapea sur Twitter, le 21 décembre 2010
[7] CYROUL, Les Haïkus, Fénéon et Brown, ancêtres de Twitter
(http://www.cyroul.com/tendances/feneonhaikus-
twitter)