Ce 11 septembre a commémoré les tristement célèbres attentats de la même date 8 ans auparavant. Peut-être pourrait-on profiter de cette date pour analyser non seulement les conséquences de cet acte mais également, et cela est fait moins souvent, les causes. Il s’avère pourtant que ces deux dernières se confondent largement.
La première conséquence, qui est sans doute la plus importante est « la guerre contre le terrorisme » lancée par l’administration Bush et suivie (même si de manière différente) par son successeur Barack Obama. Cette guerre a commencé dès le début par un amalgame flagrant, celui d’assimiler la lutte contre la menace terroriste bien réelle à un affrontement entre Etats soi-disant belligérants vis-à-vis des démocraties occidentales. On a en effet profité de la colère et de la peur légitimes des populations meurtries pour mener une guerre pour la démocratie, et contre l’obscurantisme musulman. Cette réponse simpliste a conduit à un déferlement de haine contre des boucs émissaires tout trouvés, avec amalgames à tout va là aussi (Arabes = Musulmans, Islam = Islamisme, …). Cette réponse simpliste n’a été possible qu’en posant un problème simpliste : les attentats sont l’œuvre de fondamentalistes réactionnaires, ne désirant qu’une chose : lutter contre les valeurs émancipatrices chères à l’occident. Bien évidemment, la réalité est beaucoup plus complexe.
Pour lutter contre un problème, il faut le comprendre, trouver la ou les sources de ce problème. Or, dans la plupart des grands médias, très peu ou pas d’informations sur les revendications des terroristes, sur l’histoire du mouvement Al-Qaïda, sur les divergences avec d’autres mouvances islamistes, …. Rien de tout cela, la place est au sensationnel et surtout à l’émotionnel. Conséquence : l’idée simpliste proche du choc des civilisations de Huntington selon laquelle les prochains conflits à venir verront se confronter la civilisation libérale occidentale à la civilisation arabo-musulmane est peu à peu intégrée. On ne tient absolument pas compte de certaines réalités contraires à la théorie. Le monde musulman est donc présenté comme homogène, uni et ayant une haine farouche vis-à-vis de l’occident. On ne tient pas compte des nombreux conflits qui frappent ces sociétés (tensions entre Chiites et Sunnites, dissensions entre populations turques, arabes et perses, mouvements démocratiques contre autoritarismes, …). Dans les faits, cela a donné lieu à des choses injustifiables telles que les agressions en Irak et en Afghanistan, les fiascos des prisons américaines, les tribunaux d’exception, …. Pour le dire autrement, une faillite des valeurs au nom desquelles les guerres ont été menées, sans oublier une montée en flèche de l’islamophobie.
Une question fondamentale qui aurait du être posée, et que Jean Ziegler se pose magnifiquement bien dans son ouvrage La Haine de l’Occident [1] est celle-ci : Pourquoi nous détestent-ils ? Or, en cherchant quelques éléments de réponse, on se rend compte très vite que la réponse à cette question n’est vraisemblablement pas dans la religion musulmane, ou dans la culture arabe, en atteste les différentes manifestations de cette hostilité à l’occident dans d’autres régions du monde et dans d’autres cultures, mais se trouve plutôt dans les comportements historiques mais surtout contemporains de l’Occident vis-à-vis de ce reste du monde (esclavage, colonisation, globalisation néolibérale). Pour avoir une illustration claire de cela, il suffit simplement de lire certains écrits d’Oussama Ben Laden ou d’autres membres d’Al-Qaïda. Explicitement, on voit sans cesse référence aux « crimes » commis par ce qu’ils nomment « l’alliance judéo-chrétienne », à savoir notamment le soutien inconditionnel à Israël, la 1ère guerre du Golfe ainsi que l’embargo imposé à l’Irak durant les années 90, les incohérences des politiques des étatsuniennes par rapport aux droits de l’Homme, les injustices dont sont victimes un peu partout les populations musulmanes (Bosnie, Tchétchénie, Moyen-Orient, Somalie), la main mise sur les ressources pétrolières, etc [2], voir notamment KEPEL Gilles, Al-Qaïda dans le texte, Paris, PUF, 2005. En d’autres termes, Ben Laden et les mouvements islamistes en général vont profiter de la frustration de populations fragilisées en instrumentalisant certaines aberrations tout en y mêlant des considérations religieuses. On peut voir que cette sorte de populisme religieux procède avec les mêmes méthodes que certains gouvernements pour arriver à leurs fins.
Par conséquent, et comme le dit Noam Chomsky, les choses sont relativement simples [3]. Si on veut faire cesser le terrorisme, commençons par répondre à leurs revendications légitimes qui touchent le plus de personnes : en gros, la fin de toute occupation au Moyen-Orient, l’établissement de sanctions contre Israël quand il bafoue le droit international,…. Tout cela dans le but, non pas de céder à Al-Qaïda mais plutôt de faire en sorte que des populations désœuvrées se retrouvent de moins en moins dans leur discours de manière à le délégitimer complètement. D’autre part, il faudrait également lutter contre cette politique de deux poids deux mesures pratiquée systématiquement par l’Occident, notamment en rappelant les liens passés de l’administration américaine avec les mouvements les plus obscurantistes qu’ils soient dans leur lutte contre le communisme, ou encore les relations extrêmement cordiales avec les monarchies pétrolières, en particulier l’Arabie Saoudite où la loi de la Charia est toujours d’application, et ce tout en prétendant lutter contre la menace fondamentaliste. Tous ces éléments ne peuvent qu’amener frustration, incompréhension et rejet parmi les victimes de ces politiques. Pour le dire autrement, « le fait que l’Occident mène des politiques de pillage des ressources et de soutien massif à Israël, tout en se présentant comme le champion de la modernité et des lumières, ne fait que discréditer ces dernières idées, particulièrement dans le monde musulman » [4]. Par ailleurs, une politique plus respectueuse favoriserait sans doute l’essor de mouvements progressistes certes déjà existants mais relativement à l’arrière plan dans la plupart des sociétés musulmanes [5].
En Occident, l’intégration de tous ces éléments serait sans doute le premier pas pour arriver à constituer un mouvement de masse critique par rapport à la politique étrangère sans pour autant être taxé d’anti-américain primaire, d’antisémite ou encore d’islamo-fasciste. Ces accusations faciles sont en parfait accord avec à un des principes de propagandes de guerre d’Anne Morelli : « ceux qui mettent en doute notre propagande sont des traîtres » [6].
On peut également faire le lien de tout ce qui a été dit avec une autre conséquence des attentats, l’augmentation des mesures de « sécurité » au non de la lutte contre le terrorisme : fichage, écoutes téléphoniques, …. Outre des risques constants de violation de la vie privée, ces méthodes permettent également, sous couvert du mot terrorisme, de criminaliser tout mouvement contestataire créant ainsi une sorte d’état d’exception permanent où tout mouvement critique est susceptible d’être qualifié de terroriste et donc passablement interdit. Les exemples allant dans ce sens sont nombreux, allant de l’affaire de Tarnac en France à l’affaire Bahar Kimyongür en Belgique.
Comme nous l’avons vu, toutes ces mesures de sécurité ne sont malgré tout que palliatives puisque l’on ne s’attaque aucunement au problème de fond. On est même en droit de craindre que la continuation des politiques actuelles ne peut que renforcer les causes du terrorisme. « Ce dernier pousse sur un terreau de révolte qui est lui-même le fruit de l’injustice du monde » [7]. Par conséquent, ne pas mettre un terme au pillage de certaines régions du monde risque encore de continuer à creuser l’écart entre quelques privilégiés blottis dans des forteresses toujours plus hautes et une quantité d’autres peuples victimes de leur mépris, pour qui les actes de terrorisme risquent d’être de plus en plus perçus comme la seule manière de frapper « l’Empire ». C’est pour cette raison « qu’une lutte politique – et non terroriste – contre la domination culturelle, économique et surtout militaire d’une toute petite minorité du genre humain sur l’immense majorité est plus nécessaire que jamais » [8] .
Notes
[1] ZIEGLER Jean, La Haine de l’Occident, Paris, Albin Michel, 2008.
[2] Pour un recueil de textes de Ben Laden et d’Al-Qaïda
[3] Achcar Gilbert, CHOMSKY Noam, La Poudrière du Moyen-Orient, Paris, Fayard, 2007.
[4] BRICMONT Jean, Impérialisme humanitaire, Bruxelles, Aden, 2005.
[5] Il y a cependant de fortes chances pour que ces mouvements progressistes le soient également sur le contrôle de leurs matières premières. Pour cela, il est fort probable que l’émergence de tels mouvements ne soit pas le but premier des Etats sièges des multinationales pétrolières.
[6] MORELLI Anne, Principes élémentaires de propagande de guerre, Bruxelles, Labor, 2001.
[7] BRICMONT Jean, 11 septembre, La fin de « la fin de l’histoire », dans Impérialisme humanitaire, op. cit.
[8] Cette conclusion (et pas seulement) est basée sur l’ouvrage de Jean BRICMONT, Impérialisme humanitaire, cité auparavant.