Quatre individus, quatre parcours différents pour aboutir à la même conviction. Le refus du service militaire : trois ans pour les hommes et deux ans pour les femmes, suivi d’une période de réserve pouvant aller jusqu’à quarante-cinq jours par an, et ce jusqu’à l’âge de quarante ans. Confort personnel, conviction religieuse, ou moins souvent politique, ils sont presque 50 % aujourd’hui à bouder l’armée.
Parce que tous les Israéliens ne soutiennent pas l’armée et encore moins la guerre ; parce que confondre les habitants d’un pays non seulement avec un de leurs dirigeants mais avec tous relève de l’amalgame du plus bas étage qui soit ; parce que mépriser une population — quelle qu’elle soit — est une des formes de la xénophobie ; parce que, vu le climat actuel, brûler un drapeau israélien s’apparente à un condensé d’amalgame et de xénophobie (et nos lecteurs savent le peu de cas que les libertaires font des drapeaux), « A Voix Autre » a décidé de vous présenter quatre portraits d’Israéliens refuzniks réalisés par « Barricata », revue antifasciste et libertaire. En espérant que cela permette au minimum de nuancer les propos que nous entendons et lisons, y compris de la part de certains groupes de « gauche » dont on commence à douter de l’internationalisme et de l’antiracisme.
[« A Voix Autre »]
Quatre individus, quatre parcours différents pour aboutir à la même conviction. Le refus du service militaire : trois ans pour les hommes et deux ans pour les femmes, suivi d’une période de réserve pouvant aller jusqu’à quarante-cinq jours par an, et ce jusqu’à l’âge de quarante ans. Confort personnel, conviction religieuse, ou moins souvent politique, ils sont presque 50 % aujourd’hui à bouder l’armée.
Kobi, 36 ans, mathématicien, Haïfa
« Je ne me sentais pas obligé de servir une société dont je ne me sentais pas membre. »
J’ai décidé que je n’irais pas à l’armée, dès l’âge de 12 ans pour des raisons plus individualistes que politiques. Je ne me sentais pas obligé de servir une société dont je ne me sentais pas membre. En tant qu’enfant, je me sentais exclu, sans droits. Mais je pensais aussi que pour m’intégrer il faudrait que je fasse mon service. Mais voilà, mon idée était de quitter le pays et c’est ce que j’ai fait, puisqu’à 19 ans, je suis parti vivre au Canada.
A 16 ans, la première fois que j’ai été convoqué, j’ai dit que j’étais gay, déprimé et déséquilibré. Je ne sais pas s’ils m’ont cru mais je crois surtout qu’ils voulaient éviter les problèmes. Il y a des cas de suicides réguliers chez les soldats et ça ne donne pas une très bonne image. J’ai donc été réformé pour des « raisons psychologiques », ce qui était écrit sur un document officiel. A l’époque, c’était totalement normal de faire son service après le lycée. Pour beaucoup de gens, cela semblait impossible d’y échapper. Il y avait beaucoup de rumeurs qui circulaient : « Si tu ne fais pas l’armée, tu ne pourras ni travailler, ni passer ton permis de conduire, etc. », mais je n’ai eu aucun problème. Ceci dit, cela en aurait posé si j’avais appartenu au prolétariat. 45% de la population ne fait pas son service, surtout parmi les gens aisés, qui font des études longues. La plupart des jeunes trouvent des excuses pour ne pas y aller et ainsi poursuivre leurs études : une maladie, un mariage, etc. Mais à la différence des années 70 et 80, la démarche est plus égoïste que politique.
Naomi, 19 ans, étudiante, Tel-Aviv
« J’ai refusé à cause de l’occupation, mais aujourd’hui, je vois encore plus de raisons de ne pas y aller. »
Tout a débuté, quand ils ont commencé à construire le mur, il y a cinq ans… C’est là que j’ai pris conscience de certains problèmes. Et puis, il y a quatre ans, je suis allée à un séminaire d’une association qui s’appelle New Profil, contre la militarisation de la société israélienne. J’avais 15 ans et je suis entrée dans le collectif de soutien à ceux qui refusaient d’aller à l’armée à cause de l’occupation. Ils se sont retrouvés en prison… Notre travail était de faire en sorte qu’on ne les oublie pas… Il y a deux ans, j’ai refusé de faire mon service militaire, comme objectrice de conscience et aussi parce que j’étais contre l’occupation. Mais aujourd’hui, je vois encore plus de raisons de ne pas y aller. Il n’y a pas que les Palestiniens qui souffrent de la militarisation de notre société. Nous avons l’une des armées les plus importantes au monde, alors que nous sommes un tout petit pays. L’argent qui est investi dans la défense ne l’est pas ailleurs, dans l’éducation par exemple… Je suis toujours à New Profil et j’essaie d’aider les gens qui le veulent à sortir de l’armée. De mon point de vue, cela peut aider le pays à avancer. Le fait de ne pas avoir fait son service militaire m’a posé quelques problèmes pour trouver du travail. J’ai voulu travailler dans une librairie, ils voulaient me prendre au début, mais quand ils ont vu que je n’avais pas fait l’armée, ils ont changé d’avis.
Gaï Elhanan, 29 ans, dramaturge, Tel-Aviv
« Un service militaire de trois ans, ça marque. »
Quand la lettre de l’armée est arrivée, j’étais dans un lycée spécialisé dans les arts. Pas mal de gens trouvaient des astuces pour se faire réformer, souvent pour des raisons psychologiques. Personne ne m’aurait reproché de faire la même chose, mais je trouvais cela égoïste. En plus, j’avais peur parce que des rumeurs circulaient sur le fait de ne pas pouvoir passer son permis de conduire et sur l’impossibilité d’aller dans certaines universités si on ne faisait pas son service. Je voyais mon grand frère qui avait devancé son appel et qui, à partir de 16 ans subissait un entraînement intensif pour devenir combattant. Tout cela me dégoûtait mais pour moi, il n’y avait pas d’alternative, c’était la loi. Quand j’ai été convoqué, je leur ai dit de m’envoyer où ils voulaient. J’ai été affecté au corps blindé comme canonnier, rôle prestigieux, du fait de mes racines. Je suis issu d’une « bonne famille », blanche, d’origine européenne. Après un mois de service, j’apprends que ma petite sœur a été tuée dans un attentat à Jérusalem. Alors je me suis posé tout un tas de questions, et l’administration y a répondu très vite. J’entrais dans le « programme des familles endeuillées ». J’ai alors signé un papier pour être volontaire et continuer mon service. Mais ma mère, de gauche assez radicale, a fait des déclarations dans les journaux : pour elle, c’était Netanyahu qui avait tué sa fille. Finalement, j’ai tout de même réussi à la convaincre. Ma famille était éparpillée, ma mère était partie en Angleterre, et rester dans l’armée me permettait de me protéger d’une grande dépression.
Mon nouveau statut d’endeuillé m’obligeait à revenir chez moi, une fois par semaine, mais surtout je ne pouvais plus être canonnier, j’étais chauffeur, censé conduire des camions, mais en réalité je ne faisais rien. J’ai plusieurs fois demandé à voir un psychologue, à être réformé, mais à chaque fois, ils arrivaient à me convaincre de rester. Au bout d’un an et quatre mois, le commandant m’a appris que ma mère avait annulé sa signature. Comme mon grand-père était très connu dans l’armée, j’ai été convoqué au ministère de la Défense dans le bureau de l’un de ses amis. Celui-ci m’a donné le choix entre trois options : je pouvais être officier, mécanicien ou travailler à l’usine. J’ai choisi officier, mais j’ai arrêté au bout d’une journée. Les autres élèves étaient agressifs avec moi. Cette vieille histoire entre Séfarades et Ashkénazes… J’ai été mis dans un énorme camp militaire à Jérusalem où l’on réalisait des expérimentations sur de nouveaux types de chars. Les premières semaines, j’ai appris que plusieurs de mes amis avaient été blessés gravement sur le front libanais. J’étais très mal. Pendant six mois, je faisais mon travail, mais je ne parlais à personne. Et puis, je suis devenu très ami avec ceux qu’on appelait « les Noirs », les Juifs originaires des pays arabes. C’est là que les choses ont commencé véritablement à changer, je suis devenu leur représentant, en quelque sorte, et eux m’ont appris à trouver les failles du système. J’avais presque fini mon service quand j’ai trouvé une annonce pour être moniteur dans une colonie de vacances juive aux Etats-Unis. Je ne pensais pas revenir en Israël. Je suis ensuite allé en France où j’ai appris l’arabe et j’ai travaillé pendant six mois au MRAP (Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples), j’accueillais les réfugiés… Et c’est là que je suis devenu « refuznik », j’ai pris la décision de le revendiquer, de devenir « missionnaire » de cette cause. C’est aussi à cette époque que j’ai commencé à faire du théâtre pour partager mon histoire : je ne suis pas juste un Israélien qui a fait son service. J’avais un groupe de conteurs en France, nous étions deux Israéliens et deux Palestiniens. Et puis, j’ai compris que ce que j’avais à dire avait une valeur et qu’il fallait que je l’exprime en Israël. Après sept ans, je suis donc revenu. En arrivant, j’ai tout fait dans les règles et dit à l’armée que j’étais là. Mais ils ne m’ont jamais rappelé pour faire la réserve… On ne sait pas trop pourquoi…
Alex, 21 ans, projectionniste, Tel-Aviv
« Tout au début, c’était un cruel dilemme pour moi : défendre mon pays, isolé dans sa région ou refuser la politique d’occupation du territoire palestinien. »
On est convoqué une première fois par l’armée, à l’âge de 16 ans. Je n’étais pas pour la guerre, et je n’étais pas d’accord avec la politique du gouvernement. J’étais pour une solution diplomatique, mais je pensais aussi qu’il fallait défendre mon pays. Tout au début, c’était un cruel dilemme pour moi : défendre mon pays, isolé dans sa région ou refuser la politique d’occupation du territoire palestinien. Mais à 17 ans, je suis allé dans les « territoires occupés » aider les Palestiniens à ramasser les olives. Ca m’a beaucoup marqué. Par exemple, une fois, des colons ont volé toute la récolte d’une journée. Leur argument était que tout ce qui pousse sur la terre d’Israël est aux Juifs. Il n’y avait pas d’instance juridique pour régler ce genre de problème. J’ai compris que l’argument de la sécurité pour occuper la Palestine était un mensonge et que je ne pouvais pas y aller. J’ai voulu que cette décision soit perçue comme politique. Il fallait la rendre publique et pour cela, je savais qu’il fallait que j’aille en prison. Nous étions sept à avoir pris cette décision, cette année-là. Nous avons écrit une lettre dans laquelle nous disions que nous croyions à la démocratie et aux valeurs humanistes. Nous disions également que nous étions contre l’occupation parce qu’elle était source d’oppression pour le peuple palestinien. Cette lettre a été publiée, elle a reçu 250 signatures de personnes qui nous soutenaient. Nous étions considérés comme des soldats refusant un ordre.
Sur une période de deux ans, j’ai fait cinq mois de prison. A chaque fois que je sortais, on m’ordonnait de rejoindre mon unité, je refusais et l’on me renvoyait en prison. La première fois, j’avais vraiment peu d’y aller et la première nuit, j’ai été officiellement réformé pour problèmes de santé. L’armée voulait se débarrasser de nous. Ce sont eux qui m’ont proposé cette solution.
[Propos recueillis par Martin et Géraldine], dans « Barricata », fanzine de contre-culture antifasciste et libertaire, automne 2008