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Article publié le 20 août 2008.

Les nanotechnologies se développent et commencent à investir notre quotidien. Si certains les présentent comme le nouveau mythe prométhéen qui donnera tous les pouvoirs à l’être humain, on ignore presque tout des risques pour la société et pour l’environnement.

Les nanotechnologies se développent et commencent à investir notre quotidien. Si certains les présentent comme le nouveau mythe prométhéen qui donnera tous les pouvoirs à l’être humain, on ignore presque tout des risques pour la société et pour l’environnement. Depuis plus de quatre ans, les simples citoyens de Pièces et main d’œuvres (PMO) décortiquent et critiquent, à travers un site très complet (www.piecesetmaindoeuvre.com), les nanotechnologies et plus largement le projet technologique de monde-machine. En 2006, PMO sortait un livre [1] à l’occasion de l’ouverture du site de MINATEC à Grenoble, « le premier pôle européen pour les nanotechnologies ». Dans un texte très récent, PMO récidive : « Les neurotechnologies, comme les nanotechnologies, sont l’inverse du progrès : elles sont l’aveu d’une catastrophe. Elles ne doivent leur expansion et leur puissance qu’à la destruction des conditions minimales de survie. » [2]

- Réfractions : On dit que les nanotechnologies sont les technologies à l’échelle du nanomètre. Cela englobe tellement de domaines que la définition perd son sens. Sur quelle définition vous référez vous ? Pour vous, cette définition a-t-elle évoluée au fil des années ?

PMO : Nano signifie « nain » en grec : les nanotechnologies sont les technologies de l’infiniment petit. Elles travaillent à l’échelle de l’atome, du gène, du neurone. A cette échelle, elles réunissent la chimie, la biologie, la physique pour utiliser les particularités de la matière aux tailles infinitésimales et la manipuler pour fabriquer de nouveaux matériaux et de nouveaux mécanismes.

Nous ne faisons pas de fixation sur le mot nanomètre au sens littéral (i.e un milliardième de mètre) : les nanotechnologies concernent tout ce qui se passe entre 1 et 100 nanomètres.

En revanche il y a un débat pertinent entre ceux qui pensent arriver à ces dimensions par miniaturisations successives, par exemple les composants dans l’industrie informatique (démarche « top-down »), et ceux dont l’objectif est de « faire pousser » des structures et des mécanismes à partir des briques élémentaires de la matière (démarche « bottom-up »).

Cette distinction recouvre une réalité : les nanotechnologies existent surtout au niveau industriel dans la fabrication de nanomatériaux, et en informatique. Les nanosciences ne sont pas encore sorties des laboratoires où s’expérimentent les outils et procédés des futures nanomachines (nanosystèmes, nanomoteurs, nanomuscles, nanocapteurs, etc).

Ceci dit il y a eu une évolution : parce que le terme « nanotechnologies » était trop restrictif, un nouvel acronyme a vu le jour pour désigner les Technologies Convergentes (c’est-à-dire celles qui convergent à cette échelle) : NBIC, pour Nano-Biotech-Informatique-sciences Cognitives.

- Pour vous, les nécrotechnologies [3] sont aujourd’hui « le front principal de la guerre entre dominants et dominés : celui qui commande tous les autres ». Comment êtes-vous arrivés à cette constatation ?

C’est un lieu commun que le capitalisme, ou le système technicien, comme on voudra, ne peut subsister qu’en se renouvelant constamment dans ses procédés et ses productions. Ce qu’on nomme en franglais moderne « Research & Development ». Il est clair d’autre part que le vaste monde a donné à ce développement tout ce qu’il pouvait donner, et qu’on ne découvrira pas d’autre Amérique. En sorte que les seules perspectives d’expansion et de technification se situent maintenant soit dans l’espace, soit dans la matière, vivante ou inerte.

Les chercheurs-entrepreneurs ont raison de dire qu’ils « changent la vie et transforment le monde », comme ils le faisaient déjà au début de l’ère industrielle, et comme n’y sont jamais arrivés ni les poètes ni les révolutionnaires dont c’était pourtant l’objectif proclamé. Chaque cycle industriel nous fait changer de monde (vapeur, électricité, chimie, nucléaire, et maintenant bio et nanotechnologies). Dans celui où nous sommes, le front marchant, la barre de coupe, (« the cutting edge »), est constitué par ce qu’on appelle les techno-industries du vivant, dont la caractéristique est précisément l’invasion et la marchandisation du vivant. L’opposition entre dominants et dominés n’a pas varié, mais la ligne de front passe maintenant par ces nécrotechnologies. Celles-ci présentent en outre la caractéristique d’être des technologies de la domination, par le contrôle matériel des corps et des esprits. Ce front commande tous les autres parce que chaque avancée technologique transforme mécaniquement nos vies et nos sociétés. C’est donc là qu’il faut concentrer nos efforts d’opposition, comme le système lui-même y concentre ses forces offensives (capitaux, main d’oeuvre, investissements, recherche, communication).

- Depuis quelques années, des produits nanotechnologiques apparaissent sur le marché (crèmes cosmétiques, par exemple) au même temps que la contestation grandit. Le discours des industriels a-t-il changé depuis l’apparition de l’opposition ?

On parle là du domaine des nanoparticules et des nanomatériaux, qui sont en fait la partie la plus archaïque et la plus grossière des nanotechnologies. Ils présentent des risques industriels classiques (explosivité des nanopoudres, risques d’inhalation pour les salariés), et d’autre part les risques de toxicité et de pollution environnementale sont devenus l’objet d’études et de rapports depuis que nous les avons dénoncés (rapports du Comité de Prévention et de Précaution du ministère de l’Ecologie, du Conseil d’Analyse sociale, du Comité d’éthique du CNRS, de l’Agence française de sécurité sanitaire et de l’environnement, et le dernier en date, du Comité consultatif national d’éthique).

Par ailleurs les industriels et les institutions organisent toutes sortes de « débats participatifs », de « conférences de citoyens », de forums, d’expositions, pour favoriser l’acceptabilité. L’Oréal, l’un des premiers propriétaires de brevets en nanotechnologies, a retiré de ses publicités la mention de cette « innovation ».

Pour information, les rares études toxicologiques disponibles indiquent que la taille des nanoparticules favorise leur circulation dans le corps, y compris jusqu’au cerveau, où elles franchissent la barrière hémato-encéphalique. Les nanotubes de carbone présentent un risque d’inflammation des poumons similaire à celui de l’amiante.

- Comment décririez-vous le nanomonde ? Est-ce un projet politique ?

D’abord, le nanomonde est un monde en cours, dont on peut décrire les lignes de force, mais pas une image figée. Pour résumer, on a créé le mot d’« eubiologisme » (modelé sur « eugénisme »), qui désigne la volonté et la capacité d’intervenir sur l’ensemble du monde et de l’artificialiser à volonté. Tous les domaines sont concernés.

Selon le rapport de la National Science Foundation sur les technologies convergentes [4], l’interface cerveau/machine transformera le travail en usine, la conduite automobile et « garantira la supériorité militaire » (de qui sur qui ?). Des biocapteurs et des ordinateurs portables renseigneront chacun sur son état de santé, l’environnement, les polluants chimiques, les dangers potentiels. Robots et logiciels seront beaucoup plus utiles puisque humano-compatibles. Le corps humain sera bien sûr plus costaud, facile à réparer, résistant aux nombreuses sortes de stress. Une combinaison de traitements et de technologies compensera ou éradiquera les handicaps. La sécurité nationale sera plus que renforcée par des systèmes de combat légers, riches en information, des drones, des matériaux intelligents, des réseaux de données indestructibles, des systèmes d’espionnage supérieurs, des défenses efficaces contre les attaques chimiques, biologiques, nucléaires, et radiologiques. Le contrôle des génétiques humaines, animales et agricoles, bénéficiera au bien-être humain. Des robots iront exploiter les ressources de la lune, de Mars et des astéroïdes. Les usines organisées autour des technologies convergentes et fonctionnant dans des environnements intelligents retireront le maximum de bénéfices à la fois de la production de masse et du design personnalisé. L’agro-industrie accroîtra ses rendements grâce aux réseaux de biocapteurs qui analyseront en permanence, l’état et les besoins des plantes, animaux et produits de la « ferme ». Les sciences seront révolutionnées par des emprunts mutuels. La recherche génétique utilisera des principes issus du langage naturel, et les recherches culturelles utiliseront des principes issus de la génétique. L’éducation sera transformée par l’unification des différents curriculum en un seul paradigme hiérarchisé comprenant l’architecture du monde physique de l’échelle nano à l’échelle cosmique.

Quel étrange « âge d’or » nous offrent Bainbridge, Rocco et Cie. Un « âge d’or » où la dégradation industrielle de l’environnement atteint un degré tel que des appareils portables doivent tenir chacun averti des risques. Un « âge d’or » où la résistance aux stress exige un corps renforcé. Un « âge d’or » d’où malgré la surabondance promise n’ont disparu ni l’inégalité ni la guerre puisqu’une écrasante supériorité militaire est censée en garantir la sécurité. Un « âge d’or » qui laisse subsister les frontières, les états ; qui profite d’abord à l’empire technoricain retranché dans sa forteresse high tech et, au sein de cette forteresse, à la technocaste retranchée dans l’appareil étatico-industriel. Un « âge d’or » où non seulement les usines subsistent, mais pourvoient, entièrement automatisées, à une consommation de masse personnalisée, ce rêve du service marketing. Un « âge d’or » où, logiquement, le machinisme aboutit à l’usine agricole ; comme la manipulation linguistique (novlangue) à l’unification culturelle conforme (Bonne Pensée), et la manipulation génétique à l’Homme Meilleur Standard. Un « âge d’or » où l’humanité ne formant plus qu’un seul « cerveau » est transparente aux yeux du pouvoir et soumise à ses injonctions. Moins une utopie qu’une dystopie, délire de productivisme surmultiplié, fordisme religieux pour chef d’entreprise innovant, assuré d’un marché fonctionnel, sous protection militaire invincible, l’âge d’or de Bainbridge et Rocco, c’est l’Amérique des années cinquante à la puissance x+1. Et si Bill Clinton lance la National Nanotechnology Initiative, son ennemi, Newt Ginrich, leader de la Nouvelle Droite américaine, ex-président républicain de la chambre des représentants, activiste de la « Nanobusiness Alliance », donne le ton du rapport sur les Technologies Convergentes. « Il est vital de reconnaître que la supériorité technologique est la base fondamentale de la prospérité économique des Etats-Unis », et ceux-ci « doivent continuer à investir dans les nouvelles sciences, et adapter les systèmes de santé, d’apprentissage et de sécurité nationale à ces changements, pour rester leaders en matière de prospérité, de qualité de vie, et de potentiel militaire ».

- D’un côté, les risques semblent tellement énormes pour l’humanité qu’on se croirait en pleine science-fiction. D’un autre côté, certains risques comme la toxicité, sont palpables dès maintenant, à tel point que les compagnies d’assurances refusent de s’engager (cf l’amiante). Comment vous situez-vous par rapport à la problématique des risques ?

Nous distinguons entre les risques (sanitaires et environnementaux) et les menaces socio-politiques. Les premiers n’ont jamais été notre cheval de bataille - même si nous avons attiré l’attention dessus – contrairement aux écologistes d’Etat et associatifs dont cela constitue le pain quotidien. Nous concentrons notre critique sur le nanomonde totalitaire et artificiel. Ce ne sont ni les régulations ni les comités d’éthique qui arrêteront le « tsunami » des nanotechnologies (Jean-Pierre Dupuy).

- Lorsque les OGM sont apparus, ils représentaient la solution à tous les maux de l’humanité. On a mythifié l’objet et il a cristallisé tous les fantasmes (éradication de la faim, dépollution, etc.). Depuis, les OGM ont été largement démythifiés : dans l’imaginaire social, ils sont devenus un vulgaire objet technique permettant de produire quelques médicaments en laboratoire, et présentant d’énormes risques pour la santé, l’environnement et la privatisation du vivant. Aujourd’hui, en promettant l’immortalité, la surpuissance, et l’énergie infinie, les nanotechnologies sont devenues le nouveau mythe prométhéen. De l’autre côté, on dit l’opposition fascinée par les risques. Les discours alarmistes tendent à exagérer les catastrophes potentielles liées aux nanotechnologies (fin du monde, écophagie, police totale, techno-futur cyborg, déshumanisation, etc.). Ces discours sont-ils fondés ? La fascination est-elle inévitable ? Comment vous situez vous par rapport à cette fascination ?

Le risque d’écophagie était un scénario avancé par Eric Drexler, l’auteur de Engins de création [5] , scientifique au Massachussetts Institute of Technology (MIT), qui a littéralement lancé les nanotechnologies, à la fois dans le public et dans les laboratoires. Cette notion a été débattue entre scientifiques et récusée jusqu’à nouvel ordre. Nous en avons parlé pour rapporter les propos d’un scientifique grenoblois qui n’excluait pas tout à fait cette hypothèse, sans la prendre nous-mêmes à notre compte [6] .

« Police totale » est le titre de notre article sur les puces RFID et nous le maintenons. Le Monde a titré « RFID, mille milliards de mouchards », et on sait désormais que ces puces communicantes sont en voie d’être implantées absolument partout.

Enfin, les cyborgs existent déjà : ils n’ont pas encore l’apparence prestigieuse de Robocop, mais ils ont des bras artificiels greffés à leurs nerfs, et des interfaces informatiques cerveau-machine. Et tout ce qui sert à réparer les personnes diminuées servira à augmenter les personnes intactes (implants sensoriels, mémoire artificielle), comme les médicaments qui servent au dopage.

Le terme de « fascination » est le terme de ceux qui se veulent « juste milieu », entre les transhumanistes [7] et leurs amis du CEA [8] d’une part, et les opposants d’autre part. Nous ne sommes pas fascinés, mais révoltés, après cinq ans d’enquête et de faits vérifiés et recoupés.

- Unes des raisons pour lesquelles les OGM n’ont pas eu le succès escompté par l’agro-industrie, c’est qu’il existe des alternatives concrètes et réalisables à notre échelle (agriculture paysanne, etc.). Peut-on envisager des alternatives aux nanos ? Quel autre projet de société imaginer qui ne soit pas un négatif du leur ?

Nous ne partageons pas votre optimisme sur les OGM et leurs alternatives. Sans doute peut-on toujours trouver que la mariée n’est pas assez belle, mais finalement les OGM sont dans toutes les assiettes, leur culture s’étend, et l’agriculture paysanne est plus que menacée, y compris par la pollution génétique.

Les nanos constituent une « évolution naturelle » du système technicien : elles touchent à tout, et quelle est l’alternative à tout ?

Désolés, nous n’avons pas de projet de société en magasin. Et oui, on peut faire un parallèle avec la théologie négative, qui faute de pouvoir définir dieu par ses qualités positives, le définit en creux par tout ce qu’il n’est pas. Ainsi pourrait-on dire que nous souhaitons une ville sans Minatec, sans Biopolis, sans supermarchés, sans Commissariat à l’énergie atomique : nous pensons que cette ville survivrait et peut-être même qu’elle redeviendrait vivable. Mais nous n’attendons pas de société idéale.

- Les technarques ne veulent pas revivre « l’effet OGM » et les assureurs ne veulent pas d’un nouvel « effet amiante ». Certains sont donc prêts à miser un maximum sur la communication. De quel discours devons-nous nous méfier ?

Du côté des industriels et des scientifiques, comme d’habitude, les applications sanitaires et ludiques constituent l’accroche publicitaire des nanos, jusqu’au chantage (soigner les cancers, « faciliter le quotidien », prendre en charge les personnes dépendantes, dépolluer les sols et l’eau, développer les énergies renouvelables). Bref, la fuite en avant technicienne sous prétexte de réparer les dégâts du précédent cycle industriel.

Du côté politique et communication, une discipline nouvelle est née, portée par la sociologie : l’acceptabilité et la critique d’accompagnement [9]. Des officines, telle Vivagora, vendent de la « démocratie technicienne » clé en mains aux entreprises et aux collectivités en butte à la contestation. Toute une panoplie de « procédures de dialogue avec le peuple » (Callon) est proposée : « débats participatifs », « conférences citoyennes », « forums », « expositions interactives ». Il s’agit chaque fois de dévier l’ire citoyenne vers des instances purement consultatives et de produire des « recommandations » sans valeur contraignante. Chaque fois, le présupposé de ces « procédures » est qu’il n’y a rien à négocier sur le fond : « les OGM sont une réalité », « les nanos sont une réalité », « le nucléaire est une réalité », mais on peut discuter d’encadrement, de normes et de plans de sécurité.

Notre pratique depuis le début a été de refuser toute discussion avec les responsables du désastre, malgré des invitations pressantes et réitérées ; nous n’avons jamais accepté que des discussions sur les moyens de s’opposer, et uniquement dans le cadre de réunions de contestation. Un vétéran de la lutte anti-OGM nous a confirmé dans ce choix, regrettant mélancoliquement d’avoir accepté des réunions de « dialogue » qui ont finalement conduit à une connivence et à l’impossibilité de s’opposer radicalement.

- Y a-t-il plusieurs tendances qui se dessinent au sein de la contestation aux nanos ?

Au niveau international, ETC Group (www.etcgroup.org), une ONG canadienne s’est clairement engagée dans la contre-expertise, et fait du lobbying au plus haut niveau, en réclamant un moratoire sur les nanos. Ses rapports sont riches et documentés, et nous avons reçus deux de ses représentants lors de diverses manifestations à Grenoble.

Quant à nous, nous avons voulu démontrer que de simples citoyens pouvaient comprendre ce qui se passait dans leur technopole dans des domaines techniques et scientifiques réputés difficiles ; modifier l’agenda politique local, voire transformer une question locale en question nationale, à partir de l’information ouverte à tout un chacun (journaux locaux, institutionnels, conférences, communication, Internet). Même si nous sommes connus surtout pour la campagne anti-nano, nous avons abordé d’autres sujets liés à Technopolis.

L’un des succès de cette campagne, c’est que des groupes et des personnes qui ne voulaient pas entendre parler des nanos ont subitement trouvé opportun de s’y intéresser (notamment les Verts, Sciences Citoyennes, Attac, des journalistes, des militants), mais l’un des revers est qu’ils ramènent cette contestation dans le moule institutionnel et invertébré, dont on voit les brillants résultats depuis 30 ans.

- Quelles ont été les limites des actions auxquels vous avez participé ?

Pour une appréciation générale, notre plus gros échec jusqu’ici est notre difficulté à nous dupliquer. Nous n’avons jamais cherché à recruter à Pièces et Main d’œuvre pour monter une énième boutique, nous avons même dû refuser des candidatures spontanées ; notre souhait était que prolifèrent des groupes d’enquête ou des enquêteurs solitaires, mais la chose la plus difficile du monde dans un milieu qui n’a que l’autonomie à la bouche, c’est d’obtenir que chacun prenne l’initiative de recherches plutôt que de se comporter en suiviste. C’est la principale limite : quand on mène une bataille d’idées, on a besoin de tous les cerveaux pour tout capter, analyser et critiquer. Rien que dans le domaine des nanos, nous avons face à nous des agences et des instituts qui, eux, produisent à plein temps.

- Dans la diversité des thèmes qu’englobent les nanotechnologies (ou NBIC), sentez-vous que certains fronts de lutte s’essoufflent et en voyez-vous d’autres qui s’avèrent plus pertinents aujourd’hui ?

Ce ne sont pas les fronts de lutte qui s’essoufflent, ce sont les gens : c’est l’effet zapping. Nous avons expliqué au début de l’entretien en quoi les nanotechnologies constituaient le front actuel. Pour être encore plus pressants, nous voudrions pointer le fait que ces hypertechnologies entraînent dans leur sillage l’introduction accélérée de dispositifs sécuritaires sans précédent, qui rendront impossible toute contestation s’ils parviennent à s’implanter. La combinaison de la biométrie, des puces RFID, de la vidéosurveillance « intelligente », des fichiers informatisés, des empreintes génétiques, n’a rien à voir avec les fiches cartonnées et l’anthropométrie de Bertillon.

- Comment votre message est-il perçu par les médias ? Les militants ? Les scientifiques ?

Par principe nous avons traité tout le monde à égalité, médias, militants, scientifiques : nous nous sommes adressés à des individus, pas à des catégories. Ce ne sont donc pas des catégories qui réagissent, mais des individus, avec tout l’éventail de réactions possibles. Ce qu’on peut dire en peu de mots, c’est que dans chacun de ces milieux, nous avons suscité un nouveau champ de polémique et des clivages.

Comme vous le dites, « braire une fois de plus « A bas l’Etat » ou « A bas la société industrielle » ne rapproche pas leur chute d’un instant » [10]. Il faut agir, et on peut être certains que les actions futures ne se passeront jamais dans le calme. Quelles sont les actions qui ont déjà été faites dans le monde contre les nanos ? Et quelles sont les pistes d’actions envisageables ?

« Agir » vient d’un mot latin, « ager », « le champ », et signifie « entrer dans le champ avec sa charrue pour labourer », c’est-à-dire « commencer, initier ». Pour nous, agir c’est d’abord s’instruire, comprendre, constituer un savoir, penser, produire des idées. Il ne sert à rien de vouloir aller « plus loin » si on n’est pas d’abord venu jusque là. Ensuite vient la propagation de ces idées (la propagande – ce que nous faisons avec cet entretien), et si ces idées circulent dans assez de têtes, peut-être peut-on renverser les fausses évidences et réunir assez de forces pour intervenir matériellement.

En fait, notre contestation des nanos est une manière de faire de la politique, un angle d’attaque et non pas une fin en soi. D’où la difficulté d’indiquer des « pistes d’actions » immédiates, l’important étant plutôt de reconstituer une culture politique à peu près disparue depuis plusieurs décennies. Il paraît que les ouvriers anarchistes anglais de la fin du XIXe siècle étudiaient Hegel. Il y a sans doute des auteurs plus récents et plus pertinents à fréquenter aujourd’hui – quoique – mais si ingrat que cela puisse paraître, le plus important pour les gens qui entendent contester est de penser par soi-même.

Ponctuellement, de petites actions d’agitation ont donné de la publicité à la contestation des nanos (occupation d’une grue du chantier Minatec, perturbation des Etats généraux de la Recherche, manifestation contre l’inauguration de Minatec), mais il n’y a pas dans l’immédiat de cibles faciles pour des actions comparables aux fauchages d’OGM. Cela dit, intervenir dans une réunion de propagande scientifique comme nous l’avons souvent fait, se passe rarement « dans le calme ».

[Propos recueillis par P.S.] dans « Réfractions », revue de recherches et dexpressions anarchistes.

Notes

[1] PMO. 2006. Nanotechnologies, Maxiservitudes. Ed. L’Esprit Frappeur, Paris. 133 p, 5 €. Malheureusement l’éditeur a oublié d’imprimer les notes de bas de page. Toutes les références se trouvent sur le site internet de PMO. Pour une bonne introduction à cette problématique, voir aussi le film-documentaire de Julien Colin, « Le silence des nanos » (www.lesilencedesnanos.com).

[2] Grenoble Institut des Neurosciences. Ou comment nous manger le cerveau. 28 février 2007. www.piecesetmaindoeuvre.com

[3] « Terme emprunté à Jean-Pierre Berlan (Cf. La guerre au vivant, éditions Agone, 2001), qui l’utilise par opposition au terme de novlangue « biotechnologies ». « Les transnationales des « Sciences de la vie » produisent des pesticides, des fongicides, des bactéricides, des herbicides, des gamétocides – bref des biocides. » Nous utilisons ce terme dans un sens élargi à toutes les technologies homicides (civiles et militaires) qui bourgeonnent depuis un siècle dans la cuvette grenobloise : électrochimie pour les gaz de combat, nucléaire, et maintenant, nano-bio-technologies. » (PMO. Nanotechnologies, maxiservitudes. Op. cit. p 126.)

[4] Converging technologies for improving human performances, W. Bainbridge, M. Rocco, 2002

[5] Ed. Vuibert

[6] Nous avons exposé en détail cette polémique dans « Bottom up ! ou les nanotechnologies existent-elles ? » – sur www.piecesetmaindoeuvre.com

[7] Le transhumanisme est une doctrine philosophique qui analyse et encourage l’usage de certaines technologies pour améliorer la condition humaine (Homme-machine), au-delà des contraintes de l’évolution biologique (fr.wikipedia.org/wiki/Transhumanisme). Voir aussi la très complète version anglaise de cet article (en.wikipedia.org/wiki/Transhumanism). Les transhumanistes sont organisés en lobby mondial (www.transhumanism.org), ont déjà pris de nombreux postes à pouvoir et possèdent une influence considérable, surtout aux Etats-Unis.

[8] Commissariat à l’Énergie Atomique (www.cea.fr)

[9] Voir Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain – essai sur la démocratie technique, Seuil, 2001

[10] PMO. 2006. Nanotechnologies, Maxiservitudes. Op. cit. p7

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