Le pouvoir chinois sait qu’il est assis sur
une caisse de dynamite dont la mèche est pour
le moment éteinte. Il doit tout faire pour
empêcher l’explosion. A court terme, la bonne
tenue des Jeux lui est indispensable et, à
moyen terme, il lui faut développer son
emprise sur le reste du monde.

La Chine est à la Une de nos médias. Les
problèmes des JO, du Tibet et des Droits de
l’homme nous préoccupent beaucoup. Les
Jeux auront lieu cette année dans l’ordre. Est-ce
plus scandaleux que le déroulement des
Jeux d’Atlanta dans le Coca-Cola en 1996 ?
Croire qu’en échange des Jeux, la Chine ferait
participer le reste du monde à sa croissance
était une preuve de réalisme pragmatique :
c’est ce qu’elle vient de faire en investissant
des sommes colossales dans des banques
américaines menacées de banqueroute.
Quand on nous dit que les Jeux olympiques
sont indépendants de la politique, on
nous dit en réalité que la machine à intoxiquer
fonctionne très bien.
Le pouvoir de Pékin aimerait sans doute
que les Droits de l’homme fonctionnent en
Chine comme ils fonctionnent en Occident,
c’est-à-dire sans incidence sur la situation
sociale. Malheureusement, tant que les travailleurs
chinois ne l’auront pas compris, tant
qu’ils demanderont davantage de tout, et pas
seulement le droit de changer de maîtres à
intervalles réguliers, il faudra bien qu’ils
attendent…
Pour le Tibet, il est très intéressant de voir
que plus on en est loin, plus on est radical. En
étant intraitable avec le dalaï-lama, le pouvoir
chinois pousse une partie des Tibétains à se
radicaliser, donc à manifester d’autant plus
violemment que leur situation est de plus en
plus misérable ; dans leur réserve, ils sont les
Peaux-Rouges des Chinois. Cette radicalisation
fait l’affaire de la Chine, car cet arbre tibétain
cache la forêt chinoise, c’est-à-dire la situation
critique du pays, que le pouvoir de Pékin
s’efforce de dissimuler tant pour lui est importante la tenue des Jeux dans une paix
civile apparente.
La forêt chinoise est composée de trois éléments :
l’inflation (la hausse des prix qui
touche essentiellement l’alimentation), la
situation sociale des « masses laborieuses » et,
enfin, la fourniture des matières premières
utilisées pour alimenter le développement
industriel chinois, à savoir la croissance d’un
cinquième de l’humanité.
Le prix de l’alimentation
Cet hiver, la neige a frappé durement le
développement économique chinois et a fait
apparaître le pays pour ce qu’il est vraiment :
un géant aux pieds d’argile. Il a suffi que les
transports ferroviaires soient bloqués par
d’imprévisibles et importantes chutes de neige
pour que l’économie de la plus grande partie
de la Chine méridionale s’arrête faute du
charbon qui fait fonctionner aussi bien les
chauffages que les usines et le matériel lourd
ferroviaire capable de déneiger les voies
ferrées. Cela a aussi entraîné une désorganisation
de la production et de la distribution des
aliments de base, légumes, céréales, viande.
Cette soudaine raréfaction a eu pour conséquence
une hausse du coût de la vie, donc une
inflation des prix qui commence à devenir
douloureuse pour la population : de 7 % pour
les uns, de 8,7 % pour les autres, ces différences
d’appréciation illustrant juste l’absence
de statistiques fiables dans l’empire du Milieu.
Comme partout, ce sont les produits de
première nécessité qui sont visés. La viande et
l’huile, par exemple, auraient vu leur prix
augmenter en un an de 50 %. Le kilo de porc
coûte 60 % de plus qu’un an auparavant : base
de la nourriture chinoise, le porc, devient rare,
car cet hiver beaucoup de bêtes sont mortes ou
de froid, ou, dans les élevages industriels,
d’épidémies dues au manque d’hygiène.
Les salaires
Cette pénurie alimentaire risque d’entraîner
des troubles sociaux. Le pouvoir central va
tenter d’y faire face là où il a le plus de capacité
à intervenir c’est-à-dire sur la bande côtière
hyper-développée. Dans son édition du 4 avril,
« Le Monde » annonce que les salaires chinois ont
augmenté de 18,7 %. Quand on regarde les
chiffres de près, les faits sont un peu différents.
Le salaire annuel moyen atteint l’équivalent
de 2275 euros (24932 yuans), c’est-à-dire
189 euros par mois. Mais cette moyenne cache
d’importantes disparités. Le salaire moyen est
d’environ 40000 yuans du côté de Canton ou
de Shanghai. A Shanghai, le salaire minimum a
été augmenté de 14 % ; il est passé de 840 à
960 yuans par mois, ce qui ne fait pas plus de
10000 yuans pour l’année ! Simultanément,
les officiels font état de la revalorisation des
retraites et des allocations chômage. Ils vont
même jusqu’à dire qu’un employé d’une
société d’État, s’il gagne moins de 10 % du
salaire de son patron, serait en droit de demander
une augmentation. Mais quel employé,
ouvrier, où qui que ce soit, connaît le salaire
de son patron ? Ces augmentations par-ci parlà,
quelle que soit leur importance, ne sont là
que pour cacher l’accroissement rapide du
coût de la vie. Il ne s’agit pas d’améliorer le
quotidien des petites gens, mais juste de faire
en sorte que le mécontentement ne vire pas à
la révolte.
La possibilité de troubles sociaux n’est pas
envisageable tant dans la région côtière où les
salaires, même s’ils sont bas, augmentent
quand même, que dans le reste du pays,
essentiellement agricole, où ce type de
compensation n’existe pas. Ce sont ces
troubles sociaux possibles, et même probables,
qu’il va falloir empêcher, ou au moins cacher,
afin de ne pas perturber le déroulement des
Jeux olympiques.
La situation des travailleurs
Depuis plus d’un an, nous assistons à une
déferlante de réglementations sociales. La
liberté syndicale a été proclamée, au profit
d’un seul syndicat bien sûr, permettant au
pouvoir chinois d’avoir un oeil à l’intérieur
des entreprises appartenant aux « étrangers ».
La Sécurité sociale a été instituée, mais, en
dehors des entreprises d’État : bien peu le
savent. Le Chine Labour Bulletin, ON résidant à
Hongkong, rapporte que des ouvriers de
Zhangzou, province du Fujian, mis à la
préretraite pour des raisons de restructuration
et arrivés à l’âge de la retraite officielle, se sont
aperçus qu’ils n’avaient pas droit alors à la
Sécurité sociale. Leurs multiples démarches
auprès de toutes les instances gouvernementales
se sont heurtées à une fin de nonrecevoir.
La sécu, ce n’est pas pour les retraités.
Dans les entreprises où il y a une section
syndicale, les permanents sont payés par le
patron. Ainsi, même s’ils sont conscients des
problèmes, ils ne peuvent rien faire. Dans
l’aciérie Yuegang, province du Shaanxi, les
ouvriers ont élu leurs représentants. Comme le
résultat n’a pas plu à la direction, celle-ci leur
a ordonné de revoter… et elle fut satisfaite.
Cela n’a pas empêché, quelque temps après,
les ouvriers de se mettre en grève pour des
augmentations de salaire. Pour appuyer leurs
revendications, ils bloquèrent l’autoroute
interprovinciale pendant quatre jours, provoquant
une désorganisation importante dans
cette partie très industrialisée de la province.
Mais, malgré la solidarité des ouvriers d’autres
entreprises, dégagés par la police à la faveur de
la nuit, ils durent reprendre le travail.
Dans les milieux ruraux, chez les paysans,
il n’est plus question de salaires, mais de la
présence de ces fermes qui empêchent le
développement des villes et surtout la mise en
place de chantiers lucratifs pour les bureaucrates
locaux.Toutes les méthodes sont bonnes
pour anéantir la résistance à l’expulsion. Dans
la zone de développement économique de
Chuzhou, province de l’Anhui, les grands
moyens ont été utilisés pour déloger un
cultivateur de champignons. Ses protestations,
ses contrats de location, rien n’y a fait. La
police a refusé d’intervenir lors de la première
tentative de démolition. Au paysan qui protestait,
il fut répondu : « C’est la dictature du prolétariat.
» La fois suivante, une bande de
malfrats aux ordres de la mairie est venue tout
casser. Comme elle résistait, la paysanne a été
jetée par la fenêtre de sa maison. Elle fut
transportée à l’hôpital avec des fractures de la
colonne vertébrale, et son mari réussit malgré
tout à faire payer les soins par la commission
chargée de gérer la zone, un peu honteuse de
ses actes. Mais le paysan et tous ses voisins
étaient partis : le chantier pouvait démarrer.
La machine économique
Pour faire face aux défis intérieurs, le
pouvoir chinois a lancé sa finance à l’assaut du
monde. Il lui faut assurer son approvisionnement
en pétrole, les fonds souverains vont
faire leur apparition dans le capital de Total
pour un petit 1,5 %, le PDG de cette multinationale
avouant qu’il leur avait demandé de ne
pas dépasser 3 %. Ces mêmes fonds avaient
déjà tenté de mettre la main sur une compagnie
américaine il y a deux ans et en avaient
été empêchés par l’opposition résolue du
Congrès américain. Il y a quelques mois, il n’y
eut personne pour empêcher les Chinois de
prendre une part importante de la banque
d’affaires américaine Morgan Stanley pour la
sauver du krach dû aux subprimes.
Le pays doit assurer son approvisionnement
en minerai de fer et c’est la bataille pour
contrôler la fusion de deux trusts australiens
spécialisés dans la production de minerai, BHP
Billiton et Rio Tinto, respectivement premier et
troisième du classement mondial dans leur
catégorie. Il s’agit pour la Chine de devenir un
partenaire incontournable dans ce domaine.
Un trust chinois, producteur d’aluminium,
Chinalco, ayant déjà pris 9 % des actions de
Rio Tinto ; cette fois, c’est Baosteel, géant
chinois de l’acier, qui est à la manoeuvre.
La course en avant
Le pouvoir chinois sait qu’il est assis sur
une caisse de dynamite dont la mèche est pour
le moment éteinte. Il doit tout faire pour
empêcher l’explosion. A court terme, la bonne
tenue des Jeux lui est indispensable et, à
moyen terme, il lui faut développer son
emprise sur le reste du monde. Si la Chine
représente un cinquième de la population
mondiale, elle ne dispose que de 0,094 hectare
de terre arable par personne, contre
0,25 hectare pour le reste du monde. Il lui faut
trouver d’autres sources d’approvisionnement
de nourriture, comme de minerai. D’où son
intérêt marqué pour l’Afrique. Il ne s’agit pas
de colonialisme mais juste d’expansion
impérialiste.
[Pierre Sommermeyer] dans « Le Monde libertaire » du 24 au 30 avril 2008. « Le Monde libertaire » est l’hebdo de la Fédération anarchiste.
Suite de cet article dans un prochain numéro