Les prix des denrées agricoles flambent.
Conséquence de cela, la rue s’embrase sur différents
continents. Des manifestations tournant
parfois à l’émeute se sont produites ces
dernières semaines dans un certain nombre de
pays : Égypte, Mauritanie, Guinée, Haïti,
Burkina Faso. Pareillement, pour protester
contre les prix démentiels qu’atteignent les
produits de base de leur alimentation, des
mouvements offrant les mêmes caractéristiques
ont eu lieu en Côte d’Ivoire,
Ouzbékistan et au Maroc.

Les prix des denrées agricoles flambent.
Conséquence de cela, la rue s’embrase sur différents
continents. Des manifestations tournant
parfois à l’émeute se sont produites ces
dernières semaines dans un certain nombre de
pays : Égypte, Mauritanie, Guinée, Haïti,
Burkina Faso. Pareillement, pour protester
contre les prix démentiels qu’atteignent les
produits de base de leur alimentation, des
mouvements offrant les mêmes caractéristiques
ont eu lieu en Côte d’Ivoire,
Ouzbékistan et au Maroc.
Probablement les mois et les années à
venir seront-ils marqués par une recrudescence
d’explosions de colère ayant les mêmes
causes, car les raisons structurelles expliquant
l’envolée des cours des matières premières alimentaires
sont amenées à s’amplifier et à perdurer.
Pour une meilleure compréhension du
sujet qui nous occupe ici (préoccupe serait
beaucoup plus juste), et avant que de lister et
de décrypter les principaux facteurs qui éclairent
d’un jour sinistre le pourquoi d’une telle
situation, il nous apparaît indispensable de
livrer une certain nombre de chiffres essentiels.
À l’heure actuelle, 2,7 milliards de personnes
vivent ( ?) avec moins de 1,30 euro par
jour. Or, les matières premières alimentaires
ou produits transformés suivants, riz, blé,
maïs, haricots, huile, atteignent des prix prohibitifs.
Le prix du riz (une moitié de la planète
dépend de cette céréale) a atteint son plus haut
niveau depuis dix-neuf ans alors que depuis
1976 les stocks n’ont jamais été aussi bas. En
une journée, le 27 mars 2008, son cours a
augmenté de 31 %, ce qui a déclenché un vent
de panique chez certains pays importateurs,
tels les Philippines. Conséquence : sa
Présidente, Gloria Arroyo, a appelé le Premier
ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung pour
l’adjurer d’honorer les promesses de livraisons
faites par le passé.
Le cours mondial du blé a bondi de 115 %
en un an. L’Ukraine a stoppé temporairement
ses exportations et la Russie a frappé les
siennes d’une taxe de 40 % à partir de janvier
2008.
Certes, la sécheresse qui a sévi en Australie
en 2007 a joué grandement sur la spirale inflationniste,
néanmoins cet alibi est un peu
l’arbre qui masque la forêt de facteurs autrement
plus importants.
Une menace sérieuse pèse sur la culture de
cette céréale, puisqu’un champignon ravageur
(baptisé Ug99), apparu pour la première fois
en 1999 en Ouganda, menace 80 % des variétés
de blés semées en Asie et en Afrique. Cette
rouille du blé a une forte capacité de propagation
car les spores contenant le parasite sont
portés par le vent.
La FAO estime que les pays à l’est de l’Iran,
tels que l’Afghanistan, l’Inde, le Pakistan, le
Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan,
tous grands producteurs de blé sont les plus
menacés par le parasite. Les premiers pays qui
ont été victimes de ce fléau, l’Éthiopie et le
Kenya, ont enregistré de lourdes pertes de rendements
en 2007.
Les cours du maïs, quant à eux, ont augmenté
de près de 30 % cette année pour s’établir
à 6 dollars le boisseau de 35 litres sur le
marché à terme de Chicago.
Voulez-vous du lait en poudre ? Alors
sachez que le prix de cette denrée est passé de
2000 à 4800 dollars la tonne en 2007, car la
hausse de la consommation des produits laitiers
en Asie a correspondu avec une diminution
de la production dans le monde
occidental.
Constater n’est pas établir un diagnostic.
Aussi il est grand temps d’identifier les causes
qui provoquent une infinité d’injustices et de
drames à l’échelle mondiale.
Prenons l’exemple de l’Afrique. Nombre
d’experts s’accordent pour affirmer que la
production alimentaire devrait baisser de moitié
d’ici à 2020 dans cette partie du monde,
par le simple fait des conséquences générées
par les changements climatiques. L’Afrique
serait particulièrement touchée par l’aridité
croissante de ses régions nord (le Sahel) et
australe, régions qui sont parmi les plus peuplées
du continent. En termes de superficies
cultivables, 80000 km2 s’amélioreront pendant
que 600000 autres km2 se détérioreront.
Notons qu’en 2008, environ 200 millions
d’habitants de ce continent (soit environ 25 %
de la population totale) n’ont toujours pas
accès à l’eau potable, mais ces chiffres terrifiants
croîtront encore de 50 millions d’humains
supplémentaires, toujours d’ici à 2020.
À ce bien sombre tableau il faut rajouter que
l’agriculture africaine dépend à plus de 95 %
des eaux de pluie. Comme s’il ne suffisait pas
à l’Afrique d’être encore et toujours accablée
par le fardeau des cultures de rente (café,
coton, cacao), cet héritage sanglant de
l’époque coloniale, toutes productions qui se
font au détriment des cultures vivrières, il est
projeté de consacrer 400 millions d’hectares
pour la culture du jatropha (ou pourghère) en
Afrique australe. Il est vrai que cet arbuste
résistant est capable de pousser sur des sols
pauvres, mais possède surtout le « mérite » de
permettre la production d’une huile qui alimentera…
les moteurs, voilà qui est une
magnifique illustration du mot « progrès »,
n’en doutons pas un seul instant.
Objecterait-on que l’Afrique est un cas
particulier ? Alors, toujours au rayon des
nécrocarburants, complétons avec les éléments
suivants.Aux États-Unis, la part de maïs qui est
réservée à la production d’éthanol prend l’ascenseur.
L’Union européenne, la Chine, le
Japon s’engagent à utiliser 10 % (voire plus)
de carburants automobiles alternatifs. Maïs,
canne à sucre, colza, palmiers à huile, tout ce
qui après transformation pourra être dévoré
par les moteurs le sera.
Le gouvernement indien annonce qu’il
veut planter 14 millions de plantes énergétiques,
Lula, le président du Brésil (avoir été le
leader du Parti des Travailleurs peut mener à
tout) indique qu’il consacrera 120 millions
d’hectares supplémentaires pour des cultures
ayant la même finalité. Mais attention,
l’Indonésie et la Malaisie ne comptent pas non
plus rester les bras croisés.
Nous avons utilisé le mot nécrocarburants
à dessein, car le préfixe « bio » est une pure
imposture. Les présumés biocarburants possèdent
deux tares rédhibitoires. D’une part ils
contribuent à affamer davantage des populations
entières – ce qui suffit amplement en soi
pour les disqualifier complètement –, et
d’autre part l’apport qu’ils sont sensés fournir
en termes d’amélioration des émissions de
dioxyde de carbone (CO2) est un argument
frappé d’indigence sur le plan scientifique.
Les tensions sur les prix des céréales sont
aggravées par d’autres causes encore, dont
celle-ci : l’augmentation de la consommation
de viande (et dans une moindre mesure des
produits laitiers) dans le monde stérilise de
facto une part des surfaces agricoles cultivées,
en ce sens qu’une part significative des cultures
a pour fonction de pourvoir à l’alimentation
animale. Or, si nous prenons l’exemple
des bovins, il faut savoir que chaque protéine
de ces animaux a nécessité sept protéines
végétales pour les nourrir. Une relative standardisation
des habitudes alimentaires occidentales
conduit certains pays (la Chine et
l’Inde en particulier) à augmenter leur
consommation de viande, ce qui, à volume de
production céréalière égal, tend mécaniquement
à diminuer la part disponible pour les
humains… Donc à peser sur le cours des
matières premières alimentaires.
Les paysans sans terre ont beau être légion
au Brésil, cela n’empêche pas ce pays d’être
devenu le premier fournisseur du monde en
viande bovine. Le Mercosur livre près de 90 %
des importations européennes et le Brésil
occupe la première place dans ce marché, se
permettant le luxe de vendre ses aloyaux de
zébus aux alentours de 5,50 euros le kg, ce qui
malgré une taxe d’entrée dans l’UE de plus de
3 euros le kg, rend cette viande hyper compétitive.
La forêt amazonienne se réduit chaque
année un peu plus, rongée quelle est par les
plantations de canne à sucre pour produire de
l’éthanol d’un côté, et la dévolution d’immenses
pacages pour l’élevage des bêtes à
cornes de l’autre. Lula est content, son pays de
braise fait chauffer le PIB, ce qui, rentrées supplémentaires
de devises aidant, permet une
augmentation des programmes sociaux réservés
aux pauvres.
Enfin, pour la bonne bouche – si nous
osons l’expression –, nous avons réservé le
pire pour la fin (faim ?). Nous voulons parler
ici des requins de la finance qui écument les
marchés des matières premières industrielles
(pétrole, zinc, métaux rares) et bien entendu,
vu que leur estomac est extensible à l’infini,
celui des céréales. Ces fonds spéculatifs (hedge
funds) et plus particulièrement les CTA
(Commodities Trading Adviser) ont transformé
les matières premières que nous venons
de citer en nouveaux supports pour des produits
financiers. Ces prestidigitateurs-tueurs
ont exercé il y a peu leurs « talents » sur le
marché de l’immobilier aux États-Unis, avec le
succès que l’on sait (voir l’expression « crise
des subprimes »), ce qui a eu des conséquences
multiples : la mise sur la paille de centaines
de milliers d’emprunteurs, le
déclenchement d’une crise financière mondiale
et pour eux, comme de juste, la captation
de sommes qui atteignent des hauteurs vertigineuses.
La bête étant exsangue, mais leurs pulsions
carnassières restant intactes, ces fonds spéculatifs
ont trouvé d’autres proies sur lesquelles ils
plantent leurs crocs avec délectation. Exemple,
sur la période janvier février 2008, le volume
des contrats à terme sur l’ensemble des
matières premières a bondi de plus de 65 %
sur la place de Londres par rapport à la même
période en 2007.
Cette modeste cartographie des tenants et
aboutissants de la crise alimentaire qui se
développe n’est pas complète. N’oublions pas
en effet l’inféodation d’un grand nombre de
gouvernements de la planète à l’industrie
agroalimentaire, leur cécité volontaire devant
des discours scientistes fabriqués pour promouvoir
de fausses solutions, les complicités
multiples qui les lient aux lobbies productivistes
de tout poil, leur soumission à la grande
distribution, leur état d’hypnose pleurnicharde
devant les barons du capitalisme financier.
C’est curieux, ne pensez-vous pas que tous
ces gens là dansent et festoient sur un volcan…
Tout en restant volontairement sourds
aux grondements qui pourtant se font bien
entendre ?
[S. R.] dans le « Monde libertaire » du 17 au 23 avril 2008.
« Le Monde libertaire » est l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste.