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Accueil du site > ARTICLES > Alimentation - Flambée des prix, flambée de révoltes
Article publié le 16 avril 2008.

Les prix des denrées agricoles flambent. Conséquence de cela, la rue s’embrase sur différents continents. Des manifestations tournant parfois à l’émeute se sont produites ces dernières semaines dans un certain nombre de pays : Égypte, Mauritanie, Guinée, Haïti, Burkina Faso. Pareillement, pour protester contre les prix démentiels qu’atteignent les produits de base de leur alimentation, des mouvements offrant les mêmes caractéristiques ont eu lieu en Côte d’Ivoire, Ouzbékistan et au Maroc.

Les prix des denrées agricoles flambent. Conséquence de cela, la rue s’embrase sur différents continents. Des manifestations tournant parfois à l’émeute se sont produites ces dernières semaines dans un certain nombre de pays : Égypte, Mauritanie, Guinée, Haïti, Burkina Faso. Pareillement, pour protester contre les prix démentiels qu’atteignent les produits de base de leur alimentation, des mouvements offrant les mêmes caractéristiques ont eu lieu en Côte d’Ivoire, Ouzbékistan et au Maroc.

Probablement les mois et les années à venir seront-ils marqués par une recrudescence d’explosions de colère ayant les mêmes causes, car les raisons structurelles expliquant l’envolée des cours des matières premières alimentaires sont amenées à s’amplifier et à perdurer.

Pour une meilleure compréhension du sujet qui nous occupe ici (préoccupe serait beaucoup plus juste), et avant que de lister et de décrypter les principaux facteurs qui éclairent d’un jour sinistre le pourquoi d’une telle situation, il nous apparaît indispensable de livrer une certain nombre de chiffres essentiels.

À l’heure actuelle, 2,7 milliards de personnes vivent ( ?) avec moins de 1,30 euro par jour. Or, les matières premières alimentaires ou produits transformés suivants, riz, blé, maïs, haricots, huile, atteignent des prix prohibitifs. Le prix du riz (une moitié de la planète dépend de cette céréale) a atteint son plus haut niveau depuis dix-neuf ans alors que depuis 1976 les stocks n’ont jamais été aussi bas. En une journée, le 27 mars 2008, son cours a augmenté de 31 %, ce qui a déclenché un vent de panique chez certains pays importateurs, tels les Philippines. Conséquence : sa Présidente, Gloria Arroyo, a appelé le Premier ministre vietnamien, Nguyen Tan Dung pour l’adjurer d’honorer les promesses de livraisons faites par le passé.

Le cours mondial du blé a bondi de 115 % en un an. L’Ukraine a stoppé temporairement ses exportations et la Russie a frappé les siennes d’une taxe de 40 % à partir de janvier 2008.

Certes, la sécheresse qui a sévi en Australie en 2007 a joué grandement sur la spirale inflationniste, néanmoins cet alibi est un peu l’arbre qui masque la forêt de facteurs autrement plus importants.

Une menace sérieuse pèse sur la culture de cette céréale, puisqu’un champignon ravageur (baptisé Ug99), apparu pour la première fois en 1999 en Ouganda, menace 80 % des variétés de blés semées en Asie et en Afrique. Cette rouille du blé a une forte capacité de propagation car les spores contenant le parasite sont portés par le vent.

La FAO estime que les pays à l’est de l’Iran, tels que l’Afghanistan, l’Inde, le Pakistan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, tous grands producteurs de blé sont les plus menacés par le parasite. Les premiers pays qui ont été victimes de ce fléau, l’Éthiopie et le Kenya, ont enregistré de lourdes pertes de rendements en 2007.

Les cours du maïs, quant à eux, ont augmenté de près de 30 % cette année pour s’établir à 6 dollars le boisseau de 35 litres sur le marché à terme de Chicago. Voulez-vous du lait en poudre ? Alors sachez que le prix de cette denrée est passé de 2000 à 4800 dollars la tonne en 2007, car la hausse de la consommation des produits laitiers en Asie a correspondu avec une diminution de la production dans le monde occidental.

Constater n’est pas établir un diagnostic. Aussi il est grand temps d’identifier les causes qui provoquent une infinité d’injustices et de drames à l’échelle mondiale. Prenons l’exemple de l’Afrique. Nombre d’experts s’accordent pour affirmer que la production alimentaire devrait baisser de moitié d’ici à 2020 dans cette partie du monde, par le simple fait des conséquences générées par les changements climatiques. L’Afrique serait particulièrement touchée par l’aridité croissante de ses régions nord (le Sahel) et australe, régions qui sont parmi les plus peuplées du continent. En termes de superficies cultivables, 80000 km2 s’amélioreront pendant que 600000 autres km2 se détérioreront. Notons qu’en 2008, environ 200 millions d’habitants de ce continent (soit environ 25 % de la population totale) n’ont toujours pas accès à l’eau potable, mais ces chiffres terrifiants croîtront encore de 50 millions d’humains supplémentaires, toujours d’ici à 2020.

À ce bien sombre tableau il faut rajouter que l’agriculture africaine dépend à plus de 95 % des eaux de pluie. Comme s’il ne suffisait pas à l’Afrique d’être encore et toujours accablée par le fardeau des cultures de rente (café, coton, cacao), cet héritage sanglant de l’époque coloniale, toutes productions qui se font au détriment des cultures vivrières, il est projeté de consacrer 400 millions d’hectares pour la culture du jatropha (ou pourghère) en Afrique australe. Il est vrai que cet arbuste résistant est capable de pousser sur des sols pauvres, mais possède surtout le « mérite » de permettre la production d’une huile qui alimentera… les moteurs, voilà qui est une magnifique illustration du mot « progrès », n’en doutons pas un seul instant.

Objecterait-on que l’Afrique est un cas particulier ? Alors, toujours au rayon des nécrocarburants, complétons avec les éléments suivants.Aux États-Unis, la part de maïs qui est réservée à la production d’éthanol prend l’ascenseur. L’Union européenne, la Chine, le Japon s’engagent à utiliser 10 % (voire plus) de carburants automobiles alternatifs. Maïs, canne à sucre, colza, palmiers à huile, tout ce qui après transformation pourra être dévoré par les moteurs le sera.

Le gouvernement indien annonce qu’il veut planter 14 millions de plantes énergétiques, Lula, le président du Brésil (avoir été le leader du Parti des Travailleurs peut mener à tout) indique qu’il consacrera 120 millions d’hectares supplémentaires pour des cultures ayant la même finalité. Mais attention, l’Indonésie et la Malaisie ne comptent pas non plus rester les bras croisés.

Nous avons utilisé le mot nécrocarburants à dessein, car le préfixe « bio » est une pure imposture. Les présumés biocarburants possèdent deux tares rédhibitoires. D’une part ils contribuent à affamer davantage des populations entières – ce qui suffit amplement en soi pour les disqualifier complètement –, et d’autre part l’apport qu’ils sont sensés fournir en termes d’amélioration des émissions de dioxyde de carbone (CO2) est un argument frappé d’indigence sur le plan scientifique. Les tensions sur les prix des céréales sont aggravées par d’autres causes encore, dont celle-ci : l’augmentation de la consommation de viande (et dans une moindre mesure des produits laitiers) dans le monde stérilise de facto une part des surfaces agricoles cultivées, en ce sens qu’une part significative des cultures a pour fonction de pourvoir à l’alimentation animale. Or, si nous prenons l’exemple des bovins, il faut savoir que chaque protéine de ces animaux a nécessité sept protéines végétales pour les nourrir. Une relative standardisation des habitudes alimentaires occidentales conduit certains pays (la Chine et l’Inde en particulier) à augmenter leur consommation de viande, ce qui, à volume de production céréalière égal, tend mécaniquement à diminuer la part disponible pour les humains… Donc à peser sur le cours des matières premières alimentaires.

Les paysans sans terre ont beau être légion au Brésil, cela n’empêche pas ce pays d’être devenu le premier fournisseur du monde en viande bovine. Le Mercosur livre près de 90 % des importations européennes et le Brésil occupe la première place dans ce marché, se permettant le luxe de vendre ses aloyaux de zébus aux alentours de 5,50 euros le kg, ce qui malgré une taxe d’entrée dans l’UE de plus de 3 euros le kg, rend cette viande hyper compétitive.

La forêt amazonienne se réduit chaque année un peu plus, rongée quelle est par les plantations de canne à sucre pour produire de l’éthanol d’un côté, et la dévolution d’immenses pacages pour l’élevage des bêtes à cornes de l’autre. Lula est content, son pays de braise fait chauffer le PIB, ce qui, rentrées supplémentaires de devises aidant, permet une augmentation des programmes sociaux réservés aux pauvres.

Enfin, pour la bonne bouche – si nous osons l’expression –, nous avons réservé le pire pour la fin (faim ?). Nous voulons parler ici des requins de la finance qui écument les marchés des matières premières industrielles (pétrole, zinc, métaux rares) et bien entendu, vu que leur estomac est extensible à l’infini, celui des céréales. Ces fonds spéculatifs (hedge funds) et plus particulièrement les CTA (Commodities Trading Adviser) ont transformé les matières premières que nous venons de citer en nouveaux supports pour des produits financiers. Ces prestidigitateurs-tueurs ont exercé il y a peu leurs « talents » sur le marché de l’immobilier aux États-Unis, avec le succès que l’on sait (voir l’expression « crise des subprimes »), ce qui a eu des conséquences multiples : la mise sur la paille de centaines de milliers d’emprunteurs, le déclenchement d’une crise financière mondiale et pour eux, comme de juste, la captation de sommes qui atteignent des hauteurs vertigineuses.

La bête étant exsangue, mais leurs pulsions carnassières restant intactes, ces fonds spéculatifs ont trouvé d’autres proies sur lesquelles ils plantent leurs crocs avec délectation. Exemple, sur la période janvier février 2008, le volume des contrats à terme sur l’ensemble des matières premières a bondi de plus de 65 % sur la place de Londres par rapport à la même période en 2007.

Cette modeste cartographie des tenants et aboutissants de la crise alimentaire qui se développe n’est pas complète. N’oublions pas en effet l’inféodation d’un grand nombre de gouvernements de la planète à l’industrie agroalimentaire, leur cécité volontaire devant des discours scientistes fabriqués pour promouvoir de fausses solutions, les complicités multiples qui les lient aux lobbies productivistes de tout poil, leur soumission à la grande distribution, leur état d’hypnose pleurnicharde devant les barons du capitalisme financier.

C’est curieux, ne pensez-vous pas que tous ces gens là dansent et festoient sur un volcan… Tout en restant volontairement sourds aux grondements qui pourtant se font bien entendre ?

[S. R.] dans le « Monde libertaire » du 17 au 23 avril 2008.
« Le Monde libertaire » est l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste.

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