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Article publié le 31 mars 2008.

Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la survie de la culture et de l’identité tibétaine dans un monde chinois qui agit comme un rouleau compresseur avec le formidable boom économique de ces vingt dernières années et la découverte par les jeunes Tibétains des « délices » de la société de consommation. Par Jean-Jacques Gandini

Tout commence le lundi 10 mars, lorsque le Dalaï-lama - plus haute autorité religieuse tibétaine mais également chef du gouvernement tibétain en exil - prononce depuis sa capitale en Inde, Dharamsala, un virulent discours contre le régime de Pékin dénonçant le « génocide culturel » en cours et l’augmentation de la population non tibétaine d’origine chinoise han réduisant « les Tibétains à une insignifiante minorité dans leur propre pays ». En écho, à Lhassa, quelques centaines de moines prennent part à une marche commémorant le 49e anniversaire du soulèvement manqué de la population tibétaine contre l’armée d’occupation chinoise et la fuite précipitée du dalaï-lama en Inde. Soixante-dix d’entre eux sont arrêtés. Le lendemain, près d’un demi-millier de moines manifestent pour demander la libération de leurs « frères » arrêtés et sont dispersés par des tirs de grenades lacrymogènes en provenance des forces de sécurité chinoises. De son côté, le 13 mars, la police indienne stoppe au bout de trois jours la marche symbolique de plusieurs centaines de réfugiés tibétains partis de Dharamsala en direction de leur mère patrie.

Vendredi 14 mars, nouvelle manifestation dans le centre-ville de Lhassa, mais cette fois les moines sont débordés par de jeunes Tibétains radicaux qui s’en prennent violemment aux boutiques des chinois, han et hui (minorité musulmane installée au Tibet depuis plus de cinq siècles). L’armée chinoise quadrille alors en hâte la capitale et ouvre le feu le lendemain sur des moines redescendus dans la rue manifester à nouveau. Parallèlement, d’autres manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes et brandissant des drapeaux tibétains, se produisent dans le Sichuan, le Gansu, le Qinghai et le Yunnan, provinces limitrophes de la « région autonome du Tibet » car cette dernière ne recouvre qu’une petite moitié du Tibet historique depuis le Traité de 1951 faisant suite à la « réunification pacifique », euphémisme officiel pour la conquête militaire par l’armée de Mao l’année précédente afin de « libérer le Tibet du servage et de l’oppression théocratique » ; manifestations durement réprimées, là aussi dans le sang, par peur de la contagion. Le régime de Pékin est à cran à cinq mois des Jeux olympiques qui doivent consacrer le retour au premier plan de la nation chinoise sur la scène internationale.

Les communiqués de « Radio Free Asia », pro-tibétains, et de l’agence pro-gouvernementale « Chine Nouvelle » sont totalement contradictoires, et le black-out ayant été imposé par les autorités chinoises, il faut aller sur Internet pour recouper les informations avec des témoignages de touristes et de rares journalistes présents avant qu’ils n’aient été expulsés. En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’il s’agit là des plus importantes manifestations depuis les dernières émeutes de mars 1989 « célébrant » le 30e anniversaire de la fuite du dalaï-lama ; émeutes alors réprimées d’une main de fer par le secrétaire régional du PCC, qui n’était autre que l’actuel président de la République, Hu Jintao…

Ce qui est en jeu aujourd’hui, c’est la survie de la culture et de l’identité tibétaine dans un monde chinois qui agit comme un rouleau compresseur avec le formidable boom économique de ces vingt dernières années et la découverte par les jeunes Tibétains des « délices » de la société de consommation.

À Lhassa, à l’urbanisme bouleversé et hérissée de grues la transformant en ville « moderne » voire « high-tech », les Han sont désormais majoritaires, tiennent la plupart des commerces et arbitrent le marché de l’emploi avec comme critère : parler le mandarin, la langue officielle chinoise. Ce sont eux qui ont été la cible des jeunes Tibétains s’estimant discriminés, considérés comme des citoyens de seconde zone dans leur propre pays, chauffés à blanc par le discours réquisitoire du dalaï - lama mais qui, faisant fi de sa philosophie bouddhiste non-violente, n’ont pas hésité à piller, brûler les boutiques et les scooters, passer à tabac les Chinois rencontrés sur leur passage, voire à les lyncher dans certains cas. Bilan [1] : une dizaine de chinois tués d’un côté, une centaine de tibétains de l’autre. Du coup, et alors que les autorités chinoises haussent le ton en annonçant une sévère répression, le dalaï-lama appelle au « dialogue », assurant qu’il ne recherche qu’une réelle autonomie et non l’indépendance et refuse d’appeler au boycott des JO, la grande hantise des autorités chinoises. Du côté de la communauté internationale, les protestations sont plutôt virulentes mais sans prôner de véritables sanctions, et à géométrie variable à l’instar du gouvernement français qui n’a pris aucun communiqué [2], confirmant que la priorité annoncée en début de mandat présidentiel de la défense des droits de l’Homme a fait long feu à la suite des importants contrats économiques signés dans le sillage du voyage en terre chinoise de Nicolas Sarkozy en novembre 2007…

Si l’occupation militaire chinoise et la répression dans le sang doivent effectivement être dénoncées avec force et le peuple tibétain assuré de notre solidarité, n’oublions pas que le régime tibétain d’avant la « réunification » n’était jamais qu’une théocratie basée sur le servage et que la religion, ici comme ailleurs, est toujours instrumentalisée par la classe des puissants pour asservir le peuple et empêcher toute remise en cause de l’ordre établi.

[Jean-Jacques Gandini], dans « Le Monde libertaire » du 27 mars au 2 avril 2008.
« Le Monde libertaire » est l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste.

Notes

[1] Sous réserve de vérifications ultérieures, faute de sources indépendantes fiables.

[2] Du moins au moment où sont écrites ces lignes, 21 mars.

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