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Accueil du site > ARTICLES > Belgique - 200 policiers pour 14 brosseurs…
Article publié le 10 mars 2008.

Evidemment, la police est là, entre autres, pour sécuriser les lieux publics. Mardi, à Bruxelles, il s’agissait d’une opération de sécurisation organisée conjointement avec les transports publics bruxellois.

Evidemment, la police est là, entre autres, pour sécuriser les lieux publics. Mardi, à Bruxelles, il s’agissait d’une opération de sécurisation organisée conjointement avec les transports publics bruxellois. Pas moins de 200 policiers et 110 contrôleurs de sécurité se sont éparpillés dans les transports communs bruxellois et quelques trains et gares de la SNCB afin de débusquer toute personne « ayant quelque chose à se reprocher ». C’est vrai qu’on se plaint souvent que la police est trop réactive, pas assez pro-active, qu’elle attend qu’une plainte lui soit rapportée avant d’agir. Voilà qu’elle part elle-même à la recherche de délinquants. C’est bien. De 9H à 22H, plus de 32.000 personnes ont été contrôlées dont 31. 600 par les contrôleurs des transports en commun et 618 personnes par la police. Mais honnêtement, que pense-t-elle trouver dans les métros, les trams, les bus et les trains bruxellois ? Des terroristes ? Des braqueurs de banque ? Des fraudeurs fiscaux ? Des employeurs peu scrupuleux engageant des personnes dans des conditions qui relèvent pratiquement de l’esclavage ? Non, bien sûr. D’ailleurs, son but affiché était, selon la presse, de lutter contre la criminalité dans les transports publics et contre le décrochage scolaire. Qu’a trouvé, concrètement, la police ? Il semblerait qu’elle ait interpellé 35 personnes dont 14 brosseurs… 14 mineurs d’âge en scolarité obligatoire qui n’étaient pas à l’école. Quatre d’entre eux ont d’ailleurs été déférés au parquet.

Deux questions nous semblent devoir être posées ici. Premièrement, quand on sait combien un policier coûte à la collectivité, voulons-nous, nous, citoyens, que notre argent soit massivement investi pour faire la chasse aux décrocheurs scolaires ? Autrement dit, la police ne devrait-elle pas se préoccuper prioritairement d’autres choses ? Deuxièmement, et plus fondamentalement, est-ce à la police de s’occuper du décrochage scolaire, conduite qui, jusqu’à nouvel ordre, ne constitue pas un délit dans le chef du mineur ? Cela fait maintenant 15 ans que des opérations « brosse » sont organisées par la police [1]. Mais par leur tentative d’enrayer l’absentéisme en ramenant physiquement les élèves décrocheurs sur les bancs de l’école, ces opérations s’attaquent prioritairement à la gestion des manifestations visibles du problème. Pourtant, il semblerait que plus de 60% des jeunes en situation d’absentéisme scolaire sont à la maison ou chez des amis, alors que seulement 15% d’entre eux se retrouvent en rue [2]. On peut alors se poser la question de la pertinence de ce type de dispositif pour enrayer le problème d’absentéisme scolaire. Surtout quand on voit le peu de poissons pêchés (14) comparativement à l’ampleur du phénomène constaté dans certaines écoles bruxelloises où le taux d’absentéisme peut atteindre la moitié des élèves…

Pour nous, ce type de dispositifs cristallise en lui deux problèmes fondamentaux qui nous semblent emblématiques des dérives empruntées par les politiques (publiques) ces dernières années. Premièrement, le mélange des genres. On demande aujourd’hui à la police de s’occuper de problèmes qui sont par ailleurs typiquement scolaires. Cela permet évidemment d’évacuer la question délicate suivante : « comment se fait-il que l’institution scolaire produit massivement de l’absentéisme et du décrochage scolaire ? ». Un policier est là pour faire respecter l’ordre public, non pour éduquer un jeune. Et vice versa, on demande de plus en plus aux institutions scolaires d’assumer un rôle de contrôle et non d’éducation. Deuxièmement, ce dispositif témoigne de ce que d’aucuns appellent « la politique spectacle ». Ce type de politique veut montrer, au sens fort du terme, qu’il fait quelque chose, ici qu’il agit afin de sécuriser les lieux publics et de lutter contre le sentiment d’insécurité. Mais la question que l’on peut légitimement se poser est de savoir s’il atteint son objectif. Premièrement, très concrètement, au regard des moyens déployés et des résultats obtenus, le bilan semble maigre… Deuxièmement, plus insidieusement, le lien entre délinquance et sentiment d’insécurité est très complexe. Plusieurs recherches démontrent que les personnes qui se sentent le plus en insécurité ne sont pas celles qui sont le plus victimes d’actes délictueux. Par ailleurs, il n’est pas si sûr que voir 200 policiers débarquer dans les transports en commun crée de facto un sentiment de sécurité. Au contraire, le raisonnement inverse peut tout aussi bien être tenu : si la police est là, c’est que nous nous déplaçons dans des lieux insécurisants. Dans ce cas, l’opération, loin de pacifier les relations sociales, ne ferait en fait que les envenimer.

[Carla Nagels, Présidente de la Commission Jeunesse de la LDH
Bernard De Vos, Directeur de SOS-Jeunes
Benoît Van Keirsbilck, Service droit des jeunes]

Notes

[1] Circulaire du Parquet de Bruxelles adressée aux polices communales en février 1994 qui stipule que deux types de contrôle doivent être effectués : « les contrôles réguliers dans les lieux ‘chauds’ où traînent des jeunes en rupture d’école (…) ; des opérations trimestrielles de plus grande envergure sont par ailleurs à mener ». Par ailleurs, la circulaire stipule que la lutte contre l’absentéisme passe par « une intensification des contrôles de police et qu’une telle chasse aux jeunes (…) est bien entendu à mener dans la perspective (…) d’une volonté à réintégrer les jeunes dans le milieu scolaire ».

[2] Kesteloot Ch. et Walgrave L. (dir.) (2000), Verstedelijking, sociale uitsluiting van jongeren en straatcriminaliteit, Brussel, DWTC.

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