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Jean Van Lierde - Un réfractaire s’est éteint
Jean Van Lierde est décédé vendredi 15 décembre à Bruxelles. Ce grand pacifiste, issu du monde chrétien, avait notamment fréquenté le mouvement anarchiste. Nous livrons ici un entretien avec notre camarade Xavier Baekaert.
Jean Van Lierde, né en 1926 à Charleroi d’une mère wallonne et d’un père flamand, est décédé ce 15 décembre à Bruxelles. Issu du monde chrétien, il n’en a pas moins fréquenté les mouvements socialistes, communistes et anarchistes.
Engagé jeune dans la résistance pendant la guerre 40-45, il refusera par la suite de faire son service militaire, ce qui lui vaudra d’être emprisonné 15 mois, avant d’être envoyé comme mineur de fond au Bois du Cazier à Marcinelle (d’où il sera renvoyé), en remplacement de son service.
Grand militant pacifiste, il a lutté contre le service militaire et pour le statut d’objecteur de conscience. Il a par ailleurs co-fondé le Comité National d’Action pour la Paix et le Développement.
Son engagement avait également une porté anti-colonialiste. Il a ainsi apporté son aide à des militants du « Front de libération nationale » algérien et a été proche du premier Premier ministre congolais Patrice Lumumba au moment de l’indépendance de l’ancienne colonie belge.
Jean Van Lierde, un réfractaire
Entretien avec Jean, le 23 août 2000
Jean Van Lierde a été de tous les grands combats humanistes du siècle : la résistance au fascisme, la lutte anti-militariste et anti-capitaliste, le mouvement pour la paix, le combat contre le colonialisme et pour la libération des peuples,... Toute sa vie, il a provoqué, pourfendu, résisté, à toutes les cliques conservatrices bien pensantes et a toutes les hiérarchies rigidifiées, quelle que soit leur chapelle idéologique. Sa vie est le digne symbole de son combat ultime : l’abolition de toutes les armées et l’instauration d’une société socialiste démocratique et anti-autoritaire.
Né à Charleroi le 15 février 1926 d’une mère wallonne et d’un père flamand, formant une famille catholique modeste. Par obligation matérielle, son père le fait engager à son usine dès l’âge de 15 ans, en 1941. Il en a gardé un sentiment d’injustice profonde et une frustration de n’avoir pu continuer ses études, ce qu’il compensa depuis par une boulimie littéraire.
En 1942, à l’usine, Jean Van Lierde entre dans un réseau de résistance. À la libération, en septembre 1944, il participe à l’arrestation de collaborateurs, c’est un des seul résistant à ne pas être armé. Écœuré par la façon dont les vainqueurs traitent les vaincus, il empêche un groupe d’excités d’abattre des soldats allemands qui se sont rendus.
A cette époque, Jean est profondément immergé dans le monde catholique : de la paroisse à la mouvance démocrate-chrétienne en passant par 1e scoutisme. Mais, parcourant réunions et meetings, il noue également de nombreux contacts avec les milieux « rouges », socialistes et communistes ; et surtout il rencontre le « continent noir » : les libertaires. C’est avec cet étonnant bagage politique et philosophique qu’en 1949 il refuse de rejoindre les drapeaux et est emprisonné. À sa sortie de prison, il se voit interdit de fréquenter sa paroisse et démis de ses fonctions chez les scouts. Entre 1949 et 1952, il effectue trois séjours en prison, totalisant quinze mois derrière les barreaux. À la prison de Nivelles, il est enfermé comme droit commun alors que les anciens collabos de la division SS wallonne circulent librement dans l’enceinte de la prison.
En 1952, les autorités militaires lui accordent de remplacer son service par la mine en l’estimant « condamné aux travaux forcés », espérant trouver ainsi un moyen de se débarrasser de cet énergumène récalcitrant, qui réussit trop bien à faire parler de lui. Il se retrouve donc mineur au charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle. Il découvre de l’intérieur « l’enfer de la mine ». Il dénonce les effroyables conditions de travail et l’exploitation impitoyable des mineurs, pour la plupart étrangers et non syndiqués. Cela lui vaut d’être renvoyé après six mois et mis à l’index de tous les charbonnages belges. Les dénonciations et les mises en garde acharnées de Jean Van Lierde seront confirmées tragiquement quelques temps plus tard, le 8 août 1956, lors d’un drame qui marqua profondément le pays : la catastrophe du Bois du Cazier dont le bilan est le plus lourd que la Belgique ait connu : 262 morts.
Jean poursuivra son combat contre le service militaire jusqu’à l’adoption de la loi sur l’objection de conscience et le service civil en 1964. Durant les années 60-70, il participe à l’organisation de nombreuses manifestations pacifistes et anti-militaristes, à la création de réseaux pour l’accueil de déserteurs américains de la guerre du Vietnam, se basant sur son expérience acquise durant la direction d’un réseau d’aide au FLN et aux français réfractaires durant la guerre d’Algérie.
La lutte anti-colonialiste est en effet un des autres piliers de son action. Par de nombreux contacts et publications, il souhaite participer à la préparation d’une indépendance dans les moins mauvaises conditions possibles, en transmettant l’héritage de la non-violence dans les luttes de libération et en favorisant le dépassement des clivages ethniques. C’est Van Lierde qui a convaincu son ami Patrice Lumumba, le premier ministre congolais, de faire son discours historique du 30 juin 1960 lors des cérémonies de l’indépendance du Congo. Le grand militant panafricain Lumumba y évoqua les violences et l’horrible oppression du colonialisme belge. Ce discours imprévu violait complètement le protocole qui se limitait à deux discours « paternalistes, patriotards, colonialistes », l’un du roi belge Baudouin et l’autre du président congolais Kasa-Buvu. Patrice Mumuba fut assassiné le 17 janvier 1961 au Katanga. Après une enquête minutieuse, Van Lierde publie avec le CRISP le récit des « cinquante derniers jours de sa vie » où est mise à nu la longue chaîne de responsabilité, d’hypocrisie et de traîtrise qui mena à cette tragédie.
Sa vie ne s’arrête bien évidemment pas là. On pourrait aussi parler de son travail au CRISP (Centre de Recherche et d’Information Socio-politiques) qu’il a fondé avec Jules-Gérard Libois en 1958 et dont il fut le secrétaire général pendant 25 ans.
Dans cet entretien, Jean Van Lierde nous parle de sa rencontre et de ses contacts avec le milieu libertaire, une source précieuse pour sa pensée et son action, faite de force et d’amitié.
XB : Tu te définis comme un « militant chrétien aux idées socialistes et libertaires ». Je connais un bon nombre de copains anars qui verraient une contradiction entre « chrétien » et « libertaire ». Tu pourrais nous dire un mot là dessus ?
JVL : Oui, cela me semble très vrai que dans le monde libertaire et anarchiste où j’entrai en 1945 au moment de Pensée et Action, Hem Day [1] et tous ses copains espagnols, italiens, etc, il était évidemment tout à fait incompatible d’être dans le christianisme et dans l’anarchie aux yeux de tous ses copains. Cela paraissait énorme puisqu’ils préféraient flinguer les curés en Espagne et que les papistes étaient des ennemis, sauf pour le grand esprit de tolérance d’Hem Day. Je dois dire que c’est vrai que lui, comme Léo Campion [2], il bouffait des curés à tous les repas, mais il avait un sentiment de grand respect pour les gens qui, spirituellement ou intellectuellement, pouvaient avoir des idées religieuses. C’est tellement vrai que, même si cela les étonnait au début que je dise que j’étais dans l’église catholique (j’étais d’ailleurs un ancien dirigeant national des Jeunesses Catholiques), le milieu, et Hem Day le premier, m’a dit : « Écoute, puisque tu es là dedans, moi je vais te dire ce que les dominicains et les jésuites ne te racontent peut-être pas (ce qui était vrai), c’est l’histoire de la non-violence dans l’Église primitive et après ». Pour moi, c’est donc ça la dette immense que j’ai vis-à-vis de l’anarchie, c’est que c’est dans le monde anarchiste qu’on me disait quelle est la tradition anti-militariste et pacifiste dans l’église qui était la mienne. Je trouvais déjà cela absolument incroyable. Ils me disaient déjà cela avant que j’entre en prison en 1949 pour la première fois et avant que je me déclare moi-même objecteur. Car j’avais passé toute ma jeunesse dans le monde patriotique et dans le monde classique. Donc pour moi, c’est ça cette première image. Au début, ils voyaient une incompatibilité totale, mais Hem Day lui même leur expliquait « Oui, m’enfin il y a eu tel saint, Saint Maximilien, il y a eu le Curé d’Ars, qui est le patron des déserteurs ». Donc il fallait un anar pour me raconter cette histoire là, que mes amis dominicains et jésuites ne me racontaient jamais. Je voyais finalement grâce à eux et toutes les lectures que j’avais eu, que des catholiques américains étaient aussi catholiques anarchistes, comme Ammon Hennacy.
Notre monde belge était en plus très libre penseur, très libre exaministe, mais au sens classique du terme, c’est à dire : « Les calotins, à l’Huche ». Le climat était assez tendu à l’époque, tandis que chez les anars pour moi, c’était un milieu extraordinaire. J’ai 75 ans aujourd’hui et si je suis resté un homme libre, c’est-à-dire que je peux dire merde à n’importe qui, aux autorités et aux autres, c’est certainement grâce cette formation qui m’a été donnée chez les anars. Restant dans mon église et continuant à croire aux vertus égalitaires des évangiles, je dois cependant à la pensée libertaire de rester un homme libre.
XB : « Avec Dieu, mais sans maître », c’est ça ?
JVL : Oui, oui. (rires)
Un autre grand penseur anarchiste chrétien, c’est Léon Tolstoï, qui a eu une influence suffisamment grande en Russie pour que Lénine lui-même fasse un décret sur l’objection de conscience après la révolution russe.
J’avais été frappé par cette chose et il a fallu que j’étudie tout ça. Quand Lénine vivait à Paris il avait fait les premiers exposés sur Tolstoï, avant qu’il organise les conférences de Zimmerwald et de Kienthal en Suisse contre la guerre de 14-18. Il avait une admiration fantastique pour Tolstoï qui était pour lui l’expression de l’espérance de la population paysanne, des pauvres et des exploités de la Russie tsariste. Il désapprouvait totalement les idées non violentes et pacifistes de Tolstoï ; Lénine disait : « c’est du charabia de religieux ». C’est l’image qu’il avait de la religion, elle était aussi rétrograde et il fallait en finir avec tout ça. Mais l’idée que les Tolstoïens, les Doukhobors, qui existaient dans la Russie tsariste et pour lesquels Tolstoï avait fait son grand bouquin Résurrection dont tous les droits d’auteur ont été donnés pour évacuer les Doukhobors vers le Canada, tout cela avait quand même frappé Lénine. Après avoir fait la révolution de 17, il savait qu’il y avait encore des Doukhobors, des Anabaptistes dans l’univers de la révolution soviétique.
C’est certainement ce souvenir de Tostoï ainsi que l’admiration qu’il avait pour les œuvres de Tolstoï (pas pour les idées pacifistes !), qui a contribué à ce que Lénine signe ce décret grâce à l’intervention de Tcherkov (un copain pacifiste qui vivait à Londres, qui avait beaucoup de relations avec ce dernier et les milieux léninistes), le monde des pacifistes qui étaient à la War Resisters (l’amorce de l’IRG internationale avant qu’elle soit fondée en 1921), et la demande de ceux qui disaient « Tu ne peux quand même pas écraser ces types comme tu le fais avec les grands propriétaires terriens ». C’est absolument sûr, c’est l’admiration de Lénine pour les écrits, la pensée de Tolstoï et tous les bouquins qu’il avait fait, qui l’a contraint finalement à dire : « Oui, je signe ce décret du 4 janvier 1919 pour reconnaître les objecteurs religieux dans la Russie révolutionnaire ».
C’est l’apport incontestable de Tolstoï qui a décidé Lénine à faire ça, ainsi que ses amis Tcherkov et les autres, qui étaient des russes pacifistes et qui étaient parvenus à lui expliquer cela. Je trouve que c’est quand même une chose extraordinaire.
XB : Tu as été bien content d’ailleurs de pouvoir exhiber ce document plus tard.
JVL : Oui, oui. Évidemment les copains communistes, enfin les staliniens surtout, disaient « Mais non, Lénine ne vas pas perdre son temps avec des conneries pareilles, c’est Van Lierde qui invente cela pour nous emmerder ». J’aimais bien les communistes parce que bon, c’étaient quand mêmes des gars qui y croyaient, ils avaient la foi dans la révolution. Ils ont été couillonnés par la dictature stalinienne, beaucoup ont été trompés, beaucoup de leurs camarades ont été mis au Goulag ou fusillés. Staline en a zigouillé des millions de communistes, qui n’étaient pas des réactionnaires. Enfin, c’est en 1952 que j’avais eu les premières querelles au congrès de Vienne avec les soviétiques, Sartre était d’ailleurs présent, il fermait sa gueule sur ces affaires là. Après je me suis dit « mais nom de Dieu, il faut quand même qu’on retrouve ça » et j’avais demandé à Jean Goss, un copain catholique français qui était au MIR, « Tiens, tu me dis que tu vas là-bas à Iasnaïa Poliana (donc sur les terres de Tolstoï et là où il y a toutes ses archives. Je crois que c’était Boulgakov qui se trouvait là comme secrétaire de l’IRG, un des derniers survivants qui avait connu Tolstoï). Écoute fieu, c’est pas très non violent, c’est pas très Gandhiste ce que je te demande Jean Goss, mais s’il te plaît tu vas là-bas et tu piques l’original du décret de Lénine dans un de tous ces volumes reliés ». Et c’est ce qu’il a fait, je l’ai toujours d’ailleurs sur un genre de papier bible très léger rose. Il a piqué les deux pages avec le décret du commissariat politique des communistes soviétiques et il m’a ramené ça, que j’ai diffusé. C’était en russe bien entendu. Je l’ai fait traduire en anglais, en allemand, en espagnol, en français. J’ai édité cela à des milliers d’exemplaires. C’était évidemment un comportement un peu anarchiste devant les lois. Mes copains profs d’unif disaient « On ne peut jamais faire cela, tu comprends, piquer cela dans un bouquin ». Je répondais « M’enfin puisque là ça va être mort culturellement. Moi je veux faire revivre cette culture antimilitariste. J’ai été obligé de commettre un acte qui, je le reconnais, n’était pas très honnête mais enfin je ne le vole pas pour l’étouffer, c’est pour le faire vivre. »
XB : Pour revenir aux liens entre anarchisme et non violence, bien après Hem Day, je crois savoir que tu as eu des liens et que tu as écrit des articles dans la revue « Anarchisme et non-violence » dans les années 60-70.
JVL : C’était avec André Bernard [3], je crois qu’il vivait encore à Bruxelles à cette époque là. Je ne crois pas avoir donné beaucoup d’articles, mais j’étais un diffuseur de cette revue parce que je trouvais cela extraordinaire. « Anarchisme et non violence » avait une grande importance quand on avait des réunions publiques, ou lorsque je faisais des meeting contradictoires, chaque fois qu’on parlait « pensée libertaire », « anars »,... Paf ! on te foutait sur la gueule « Et la bande à Bonnot, et les terroristes,... ». C’était l’image de l’anarchie de la fin du 19ième et du début du 20ième. Donc c’était tout à fait extraordinaire et magnifique qu’André Bernard et les autres se soient mis à faire cette revue « Anarchie et non-violence » pour montrer que la pensée anar n’était pas terroriste comme disaient toujours les gens mais qu’elle avait cette grande dimension non violente. Je trouve qu’il avait fait un boulot formidable, qu’il a tenu pendant des années et c’était une revue très bien faite et je suis enchanté que le groupe d’Alternative non-violente de mes copains en France puisse co-éditer ce numéro avec vous.
Le boulot réalisé par « Anarchisme et non violence » était une œuvre culturellement, politiquement très importante pour montrer qu’il ne fallait pas continuer à identifier les anars à une époque comme la fin du 19ième (qui pouvait peut-être expliquer qu’on puisse flinguer les bourgeois), que tout cela était fini, et que Hem Day s’était mis à étudier Gandhi et tous les non violents, comme par exemple le hollandais Barthélemy De Ligt qui avait été pasteur protestant puis était devenu libertaire, et dont tous les plans de lutte contre la guerre, toutes les analyses et son magnifique livre édité à Paris La paix créatrice, étaient pour moi une œuvre fantastique, avant celle de Jean-Marie Muller aujourd’hui qui est une excellente contribution dans l’actualité sur la non violence. Le début de ce travail fait par Barthélemy De Ligt, Hem Day et les autres, était quand même fantastique.
XB : Hormis la pensée libertaire et non-violente, un autre point commun entre Barthélemy De Ligt et Hem Day, c’est qu’ils se trouvaient tous les deux dans l’IRG.
JVL : Tous les deux étaient au conseil international de la War Resisters’ International, il y avait aussi Bernard Salmon qui était dans le groupe de Paris avec Léo Campion, le grand comique qui avait fait plusieurs bouquins et qui vivait à Paris où il avait son cabaret artistique. Je m’en souviens toujours, je suis sorti de taule en 1952, je pouvais enfin me marier avec Claire, mon épouse. On est passé par Paris avant de faire notre voyage de noces dans le midi. Il y avait plusieurs visites capitales à faire, une c’était Léo Campion pour lui dire que j’étais sorti de prison et voir son spectacle avec ma femme, une autre était Jean Ladrière, un philosophe de l’université de Louvain qui était à la cité universitaire à Paris à ce moment là et qui m’avait soutenu quand j’étais en taule. Il y avait enfin, dans le midi, Louis Lecoin [4], qui habitait encore à Vence avant qu’il ne se remette en action avec sa gazette « Liberté ». Je me souviens toujours avoir été voir ce vieux Louis, un type extraordinaire. Tu vois donc que cette amitié entre un « mauvais calotin », comme disaient les méchants, et ces copains anars était formidable, c’était pour moi une extraordinaire force de fraternité et de solidarité.
[Entretien avec Xavier Bekaert]
Sources :
Publié dans le n°117 de la revue Alternatives Non Violentes et repiqué sur le site de Recherches sur l’Anarchisme
La Libre Belgique du 16 décembre
Ephémérides anarchistes
Increvables anarchistes
Recherches sur l’anarchisme Forum
Notes[1] Le 14 août 1969, mort de Marcel Camille DIEU dit HEM DAY, à Evere (près de Bruxelles). Personnalité importante de l’anarchisme belge et international. Il naît le 30 mai 1902, à Houdeng Coegnies, en Wallonie. Anticonformiste et révolté dès son adolescence, il se déclare végétarien alors que son père est boucher. Après guerre, il prend une part active à la reconstruction du mouvement anarchiste et participe le 7 janvier 1923 au premier congrès de l’Union anarchiste de Belgique (réunissant fédération wallonne et flamande). Il collabore, dès 1922, au journal « L’Emancipateur » suivi par « Combat » (dont il sera le gérant). Fin 1925, le congrès anarchiste le désigne comme secrétaire-trésorier, il y fait adopter la résolution antimilitariste qui préconise la grève générale pour répondre à toute mobilisation. Il se mobilise pour sauver Sacco et Vanzetti. En 1927, est crée le C.I.D.A « Comité International de Défense Anarchiste » ; Hem Day en est nommé secrétaire (tâche qu’il assumera jusqu’en 1939). Sa boutique de bouquiniste à Bruxelles, et le reste de sa maison, deviennent alors un refuge pour de nombreux proscrits (de toutes nationalités). Ascaso, Durruti et Jover y séjourneront avant de retourner en Espagne en 1931.
En 1933, avec Léo Campion, ils sont les premiers objecteurs de conscience anarchistes à renvoyer leurs livrets militaires. Hem Day est alors arrêté dans la rue. Le 19 juillet 1933, il comparaît avec Léo Campion devant le Conseil de Guerre. De nombreuses personnalités sont venues les soutenir, dont Han Ryner. Hem Day déclare d’emblée : « Je suis ici, non en accusé, mais en accusateur ! » Le verdict est lourd : 2 ans de prison pour lui et 18 mois pour Léo. Ils entament alors une grève de la faim. Une campagne de mobilisation internationale est déclenchée, et le 3 août le gouvernement cède devant l’agitation et les libère. En 1937, Hem Day se rend à Barcelone où il participe aux émissions de radio de la CNT-FAI, et visite le front ; la même année, il est expulsé de France pour avoir donné une conférence contre le nazisme. Empreint de la pensée pacifiste d’Han Ryner, ami d’E.Armand et de Sébastien Faure, il poursuit durant la guerre son action de solidarité. En 1945, il fait reparaître la revue « Pensée et Action » (qui deviendra, en 1953, « Les Cahiers de Pensée et Action »). Son oeuvre est considérable : brochures diverses, biographies de militants, nombreux articles dans la presse anarchiste internationale, conférences, participation à de nombreux meetings pour la paix, le droit d’asile, etc. Après sa mort, sa bibliothèque et ses précieuses archives seront remises à la grande Bibliothèque de Bruxelles.
[2] Le 6 mars 1992, mort de Léo CAMPION, né le 24 mars 1905 à Paris. Anarchiste, libre penseur, pacifiste et franc-maçon.
En 1923, il part habiter Bruxelles, où il se lie d’amitié avec le bouquiniste anarchiste Marcel Dieu (dit Hem Day), qui l’initiera à la franc-maçonnerie. Il devient secrétaire de la libre pensée de Bruxelles. En 1933, secrétaire de la section belge de « l’Internationale des Résistants à la Guerre »( W.R.I), il renvoie, avec Hem Day, son livret militaire. Cela leur vaut un procès retentissant et ubuesque, le 19 juillet 1933, où Léo Campion ridiculisera les autorités judiciaires et militaires. Bruxelles devient un refuge pour de nombreux proscrits, dont Durruti et Ascaso (avec lequel Léo lie une solide amitié). Pendant l’occupation, il retourne en France mais, fiché comme objecteur de conscience, il est interné avec d’autres antifascistes au camps d’Argelès. A la libération, il poursuit sa carrière de chansonnier puis de comédien, en France. Il fera plusieurs galas de soutien en faveur de la Fédération Anarchiste et apportera souvent aide et solidarité aux libertaires.
[3] André Bernard, par lui-même : Le 1er novembre 1954 débutait la guerre d’Algérie qui a longtemps caché son nom. À suivre les témoignages de la Fédération Communiste Libertaire (vidéo, livres et documents divers), on pourrait penser qu’elle seule (chez les anarchistes) a fait quelque chose de concret durant cette guerre. Je ne nierai pas son action et ses prises de position extrêmement courageuses qui la conduisirent à son anéantissement dès l’été 1956. Mais on risque d’oublier que d’autres libertaires ont continué à lutter, car si la prise de conscience se fit lentement, elle se fit. Par exemple, en août 1956 se tenait un camping des Jeunes libertaires à Salernes dans le Var. La plupart se rangeaient, si j’ose dire, dans la tendance qualifiée d’« individualiste », catégorie abhorrée par les anarcho-communistes de la FCL. Mais rien n’est aussi simple. C’est lors de ce rassemblement que fut organisé, à ma connaissance, le premier réseau anarchiste pour faire passer en Suisse insoumis, déserteurs et autres rappelés par la guerre d’Algérie. J’y étais... mais je n’en sus rien, malgré mon intérêt certain : la discrétion était de rigueur ! Par mes propres moyens, j’arrivai à Genève en octobre où je retrouvai Pietro Ferrua participant de ce camping et, sur-le-champ, j’eus la charge de la caisse de solidarité. Très rapidement aussi, les premiers réfractaires pointèrent leur nez à la frontière. À Genève, l’aide venait également de pacifistes suisses, de quakers, de socialistes, de la Ligue des droits de l’homme, et même d’un ancien déserteur de la guerre 14-18. Le groupe anar de Genève, à la moyenne d’âge très élevée, fit alors peau neuve. De son côté, André Bösiger, militant très actif du groupe genevois, était en contacts réguliers avec le groupe de Macon qui avait fait scission d’avec la FCL et qui travaillait directement, me semble-t-il, avec le FLN. J’eus souvent le plaisir de rencontrer cette équipe à la bonne humeur débordante. Le réseau Jeanson et le « sous-réseau » Jeune Résistance fréquentaient par ailleurs les divers locaux et logis des Genevois du moment. Je me souviens d’un magnifique couscous dégusté dans le logement de Pietro, où j’habitais alors, avec la présence de Francis Jeanson, de Robert Davezies, de Jean-Louis Hurst et d’autres dont les noms m’échappent. Je ne garantis pas que les règles du cloisonnement qu’impliquait la clandestinité étaient bien respectées. Quelques insoumis, et leurs compagnes, travaillèrent alors avec Jeune Résistance. En 1960, je partis en Belgique, où j’ai pu constater, là aussi, que la lutte anticolonialiste se menait sur deux fronts : par l’aide directe au FLN (aide toujours critique, mais aide quand même) et par une solidarité totale avec les insoumis, déserteurs et réfractaires. À Bruxelles, le « groupe de soutien » se composait de chrétiens, de francs-maçons, de libertaires (dont un insoumis de la guerre 39-45), tous entretenant entre eux des rapports d’amitié. C’est à Bruxelles (fin 1960-début 1961) que je pris contact avec l’Action civique non violente qui depuis peu se solidarisait « physiquement » avec les jeunes qui refusaient cette guerre coloniale. Je décide de revenir clandestinement en France et de me constituer prisonnier, publiquement, lors d’une action collective organisée par l’ACNV. L’action consistait pour des adultes à peine plus âgés qu’un réfractaire à adopter son identité, partager son arrestation, son emprisonnement et à ne le quitter que, contraint et forcé, lorsque les autorités avaient enfin déniché le « bon » parmi les « mauvais ». Mais l’action ne s’arrêtait pas là, elle se maintint jusqu’à la fin de la guerre. Et c’est une longue histoire. Simple souvenir... Quand, m’apprêtant à suivre deux gendarmes qui déclinaient mon nom et me réclamaient, je vis six gaillards se lever comme un seul homme pour suivre les pandores et déclarer porter mon nom ! (le rappel de ce geste provoque toujours en moi une émotion forte). Les gendarmes, ce jour-là, repartirent les mains vides. Il était loin le temps où on me conseillait de me faufiler entre les gouttes. Des amis engagés dans la lutte menée par l’Action civique non violente durant la guerre d’Algérie et qui font actuellement un travail sur cette période écrivent qu’entre 1952 et 1962, il y eut 470 objecteurs condamnés, 300 à 400 insoumis et déserteurs engagés sur 3 000 à 4 000 réfractaires officiellement dénombrés. Tout ça sur 2 000 000 d’appelés qui ont participé à cette guerre. Oui, nous étions une minorité. Souvent, depuis, des proches m’ont demandé : Mais qu’ont-ils fait, durant cette période, les libertaires en âge de partir en Algérie ? La réponse, je la connais un peu. Et alors ? Ce n’est pas à moi d’en juger. N’empêche ! Je pense quelquefois que si avec untel et avec tel autre, militants très connus, et avec d’autres encore, nous avions pu unir nos efforts, faire face ensemble... Mais de là à donner des leçons ? Non ! À d’autres ce soin...
[4] A la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, l’anarchiste Louis Lecoin rédigea un tract intitulé Paix immédiate ; pour celui-ci, il quémanda des signatures du monde des arts et des lettres qu’il plaça en bas de son texte. Ce dernier lui valu d’être « fait aux pattes » et beaucoup le laissèrent choir en affirmant au juge que Louis Lecoin les avait trompés. Cela lui coûta fort cher et il dut se résigner à ne plus accorder son estime à certains. Il fut emprisonné un bon nombre d’années et libéré en 1943. Après le décès de sa compagne, Louis Lecoin est de retour à Paris. C’est l’époque de la malheureuse guerre d’Algérie. Il laisse à Louis Dorlet son excellente revue « Défense de l’Homme », qui suit son bonhomme de chemin jusqu’en 1970. De son côté, il va publier d’entrée l’hebdomadaire Liberté, afin de soutenir sa campagne pour la reconnaissance du statut de l’objection de conscience. A œtte époque-là, croupissaient en prison des objecteurs, pour la plupart religieux. Au bout de plusieurs années de campagne, Louis obtint la libération des objecteurs ayant plus de cinq ans de prison. On vit sortir de taule Saguené, quatorze ans de prison ; Couly, huit ans de prison ! En tout neuf jeunes garçons à qui on avait enlevé la liberté. La campagne traînait en longueur avec cette foutue guerre coloniale. Certains disaient à Lecoin : « tant qu’il y aura un conflit, tu n’obtiendras rien ». Ceux qui avaient été libérés étaient presque tous des témoins de Jéhova ; ils remercièrent Lecoin. Le statut obtenu, la secte prit position : elle engageait ses adeptes à le refuser, ne voulant en rien être redevable aux anarchistes ! Après avoir trop attendu, de promesse en promesse, le général de Gaulle renvoyait aux calendes grecques le statut, dont la rédaction d’un projet avait été confiée à Lecoin, Nicolas. Faucier et Albert Camus, Lecoin décida finalement d’entamer une grève de la faim jusqu’à l’obtention du texte. Le soutien vint difficilement. Heureusement, il y avait le Canard enchaîné, sans lequel Lecoin n’aurait rien obtenu. La grève de la faim dura vingt-deux jours, à soixante-quatorze ans ! Finalement, le gouvernement céda. Le projet devait être déposé à la chambre. Il fut en fait déposé, amendé, discuté, traficoté, le sieur Debré s’en donna à cœur joie. Lecoin était dans l’aquarium le jour de la grande magouille, avec quelques amis. Ils protestèrent énergiquement, mais que faire ? Le statut était là, boiteux. A nouveau, Pompidou l’amenda. Une loi fut votée, qui interdisait à quiconque d’en faire de la réclame et de la divulguer. Encore actuellement le service civil « réservé » aux objecteurs fait le double de temps du service militaire. Tout cela est anticonstitutionnel, absolument dément ! Louis Lecoin vécut encore quelques années, s’occupant de divers comités : L’Espagne libre, l’anti-esclavagisme et le désarmement unilatéral...
Le 21 juin 1971, mille personnes assistèrent à ses obsèques au Père-Lachaise, où il fut incinéré.
Sa famille, tous ses amis étaient là, même Yves Montand, un instant pacifiste et aujourd’hui en route vers la guerre des étoiles ! Au-delà des difficultés, Louis Lecoin a été un de ceux qui n’a jamais renoncé. Son engagement, son combat demeurent un exemple pour tous.
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